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aux personnes dont les noms s’y voient déchiffrés, et à l’écrivain qui en est la cause, quoique innocente.

J’avais pris la précaution de protester dans une préface contre tous ces interprétations, que quelque connaissance que j’ai des hommes m’avait fait prévoir, jusqu’à hésiter quelque temps si je devais rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d’être utile à ma patrie par mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j’ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, quelle digue élèverai-je contre ce déluge d’explications qui inonde la ville, et qui bientôt va gagner la cour ? Dirai-je sérieusement, et protesterai-je avec d’horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent ; que je n’en ai donné aucune ; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées ; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d’avoir mon secret ? N’est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire ?

Mais d’ailleurs comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n’ai pu moi-même les forger