Page:La Bruyère - Œuvres complètes, édition 1872, tome 2.djvu/150

Cette page n’a pas encore été corrigée


s’il pense très bien, le paye-t-on très largement ? Se meuble-t-il, s’anoblit-il à force de penser et d’écrire juste ? Il faut que les hommes soient habillés, qu’ils soient rasés ; il faut que retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui ferme bien : est-il nécessaire qu’ils soient instruits ? Folie, simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de mettre l’enseigne d’auteur ou de philosophe ! Avoir, s’il se peut, un office lucratif, qui rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui ne peuvent rendre ; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre siffle ou joue de la flûte ; cela ou rien ; j’écris à ces conditions, et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me disent : « Vous écrirez. » Ils liront pour titre de mon nouveau livre : Du Beau, Du Bon, Du Vrai, Des Idées, Du Premier Principe, par Antisthène, vendeur de marée.

22 (I)

Si les ambassadeurs des princes étrangers étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière, et à se faire entendre par interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l’orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l’on pense