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Des grands d’une république

La plus grande passion de ceux qui ont les premières places dans un Etat populaire n’est pas le désir du gain ou de l’accroissement de leurs revenus, mais une impatience de s’agrandir et de se fonder, s’il se pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. S’il s’est assemblé pour délibérer à qui des citoyens il donnera la commission d’aider de ses soins le premier magistrat dans la conduite d’une fête ou d’un spectacle, cet homme ambitieux, et tel que je viens de le définir, se lève, demande cet emploi, et proteste que nul autre ne peut si bien s’en acquitter. Il n’approuve point la domination de plusieurs, et de tous les vers d’Homère il n’a retenu que celui-ci :

Les peuples sont heureux quand un seul les gouverne.

Son langage le plus ordinaire est tel : « Retirons-nous de cette multitude qui nous environne ; tenons ensemble un conseil particulier où le peuple ne soit point admis ; essayons même de lui fermer le chemin à la magistrature. » Et s’il se laisse prévenir contre une personne d’une condition privée, de qui il croie avoir reçu quelque injure : « Cela, dit-il, ne se peut souffrir, et il faut que lui ou moi abandonnions la ville. » Vous le voyez se promener dans la place, sur le milieu du jour, avec les ongles propres, la barbe et les cheveux en bon ordre, repousser fièrement ceux qui se trouvent sur ses pas, dire avec chagrin aux premiers qu’il rencontre que la ville est un lieu où il n’y a plus moyen de vivre, qu’il ne peut plus tenir contre l’horrible foule des plaideurs, ni supporter plus longtemps les longueurs, les crieries et les mensonges des avocats ; qu’il commence à avoir honte de se trouver assis, dans une assemblée publique ou sur les tribunaux, auprès d’un homme mal habillé, sale, et qui dégoûte, et qu’il n’y a pas un seul de ces orateurs dévoués au peuple qui ne lui soit insupportable. Il ajoute que c’est Thésée qu’on peut appeler le premier auteur de tous ces maux ; et il fait de pareils discours aux étrangers qui arrivent dans la ville, comme à ceux avec qui il sympathise de mœurs et de sentiments.