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De l’esprit chagrin

L’esprit chagrin fait que l’on n’est jamais content de personne, et que l’on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu’un fait un festin, et qu’il se souvienne d’envoyer un plat à un homme de cette humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche d’avoir été oublié : « Je n’étais pas digne, dit cet esprit querelleux, de boire de son vin, ni de manger à sa table. » Tout lui est suspect, jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse : « Je doute fort, lui dit-il, que vous soyez sincère, et que toutes ces démonstrations d’amitié partent du cœur. » Après une grande sécheresse venant à pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s’en prend au ciel de ce qu’elle n’a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir une bourse dans son chemin, il s’incline : « Il y a des gens, ajoute-t-il, qui ont du bonheur ; pour moi, je n’ai jamais eu celui de trouver un trésor. » Une autre fois, ayant envie d’un esclave, il prie instamment celui à qui il appartient d’y mettre le prix ; et dès que celui-ci, vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l’avoir acheté : « Ne suis-je pas trompé ? demande-t-il, et exigerait-on si peu d’une chose qui serait sans défauts ? » À ceux qui lui font les compliments ordinaires sur la naissance d’un fils et sur l’augmentation de sa famille : « Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que mon bien est diminué de la moitié. » Un homme chagrin, après avoir eu de ses juges ce qu’il demandait, et l’avoir emporté tout d’une voix sur son adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de ce qu’il n’a pas touché les meilleurs moyens de sa cause ; ou lorsque ses amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un besoin pressant, si quelqu’un l’en félicite et le convie à mieux espérer de la fortune : « Comment, lui répond-il ; puis-je être sensible à la moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de ceux qui me l’ont prêté, et n’être pas encore quitte envers eux de la reconnaissance de leur bienfait ? »