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la bataille des trente

brigandage portée contre lui devant le roi parles Bretons et attestée par une enquête solennelle. Longtemps cette accusation dormit. Mais, vers la fin du règne d’Édouard III (en 1376), Latimer étant tombé en disgrâce, elle fut reprise par les Communes anglaises ; il fut prouvé que, grâce aux rançons et extorsions de toutes sortes exercées sur les Bretons tant par lui que par ses agents et officiers, il avait tiré de Bretagne, c’est-à-dire volé aux pauvres Bretons, une somme répondant à plus de trente millions, valeur actuelle. Et malgré tout ce qu’il put dire pour sa défense, il fut par le Parlement condamné à la prison et privé de toutes ses charges[1].

Si effroyable était la misère causée aux campagnes bretonnes par l’affreux régime des rançons sur les paroisses rurales, que le matin de la bataille d’Aurai, les Anglais ayant proposé une trêve pour cinq ans à condition de garder pendant ce temps le droit de lever ces rançons, Charles de Blois s’écria : « Plutôt que de laisser mon peuple, dont j’ai si grand pitié, en proie à de telles angoisses, je préfère m’en remettre aux chances de la guerre, à la volonté de Dieu, et je veux combattre pour le défendre[2]. »

Un autre témoignage, plus décisif encore en un sens puisqu’il émane d’un Anglais, et qui a trait directement à notre sujet, c’est celui de Thomas de Dagworth, le vainqueur de la Roche-Derrien, le lieutenant général du roi Édouard III en Bretagne.

Et Dieu sait qu’il n’avait pas le cœur tendre ce Dagworth, nous en avons vu plus haut une belle preuve (ci-dessus, p. 504). Eh bien, quand il eut pendant quelque temps présidé à l’exécution sur les pauvres paysans de Bretagne de cet odieux supplice des rançons, il fut si vivement touché de leur misère, si révolté d’une telle cruauté, qu’il en prescrivit la suppression :

En son vivant avoit, pour certain, ordonné
Que les menues gens, ceux qui gaignent le blé,
Ne fussent des Anglois plus prins ne guerroyé.[3]

  1. Rotuli Parliamentorum tempore Edwardi regis III. Rotulus Parliamenti tenti apud Westmon. die Lune proxima post festum S. Georgii, anno regni regis Edwardi III quinquagesimo (1376), p. 324b à 326b (Biblioth. Nat. Imprimés).
  2. Enquête de canonisation de Charles de Blois, 56e témoin, dans D. Morice, Preuves, II, col. 24; et Froissard, édition Luce, VI, p. LXXII.
  3. Laisse 3, ms. Didot., cf. édit. Crapelet, p. 14.