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jusqu’à quel point tout travail de l’individu est le résultat des travaux antérieurs et présents de la société entière. Ce serait se croire dans l’âge de pierre, tandis que nous vivons dans l’âge de l’acier.


Entrez dans une mine de charbon et voyez cet homme, posté près de l’immense machine qui fait monter et descendre la cage. Il tient en main le levier qui arrête et renverse la marche de la machine ; il l’abaisse et la cage rebrousse chemin en un clin d’œil ; il la lance en haut, en bas avec une vitesse vertigineuse. Tout attention, il suit des yeux sur le mur un indicateur qui lui montre, sur une petite échelle, à quel endroit du puits se trouve la cage à chaque instant de sa marche, et dès que l’indicateur a atteint un certain niveau, il arrête soudain l’élan de la cage pas un mètre plus haut, ni plus bas que la ligne voulue. Et, à peine a-t-on déchargé les bennes remplies de charbon et poussé les bennes vides, qu’il renverse le levier et renvoie de nouveau la cage dans l’espace.

Pendant huit, dix heures de suite, il soutient cette prodigieuse attention. Que son cerveau se relâche un seul moment, et la cage ira heurter et briser les roues, rompre le câble, écraser les hommes, arrêter tout le travail de la mine. Qu’il perde trois secondes à chaque coup de levier, et, — dans les mines perfectionnées modernes, — l’extraction est réduite de vingt à cinquante tonneaux par jour.

Est-ce lui qui rend le plus grand service dans la mine ? Est-ce, peut-être, ce garçon qui lui sonne d’en bas le signal de remonter la cage ? Est-ce le mineur qui à chaque instant risque sa vie au fond du puits et qui sera un jour tué par le grisou ? Ou encore l’ingé-