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d’aucune législation. Elle doit être le fait de la volonté individuelle.

La grande objection, derrière laquelle se retranchent nos adversaires de bonne foi, c’est que notre idéal est beau, mais irréalisable, l’humanité n’étant pas assez développée !

Certainement, tant que les individus croupiront dans la servitude, attendant d’hommes ou d’événements providentiels, la fin de leur abjection, tant qu’ils se contenteront d’espérer sans agir, l’idéal le plus beau, l’idéal le plus simple, restera à l’état de pure rêverie, d’utopie vague.

Où, autrement que dans la fable, a-t-on vu la fortune descendre à la porte du dormeur ?

Mais quand les individus auront reconquis l’estime d’eux-mêmes, lorsqu’ils se seront convaincus de leur propre force, lorsque, las de courber l’échine, ils auront retrouvé leur dignité et sauront la faire respecter, ils apprendront que la volonté peut tout lorsqu’elle est au service d’une intelligence consciente.

Il leur suffira de vouloir être libres pour trouver sûrement les moyens d’y parvenir.

La Rédaction.



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L’EFFET DES PERSÉCUTIONS


Pendant quinze mois on a tout mis en mouvement pour étouffer l’anarchie. On a réduit la presse au silence, supprimé les hommes, fusillé à bout portant en Guyane, transporté dans les îles en Espagne, incarcéré par milliers en Italie, sans même se donner le luxe de lois draconiennes ou de comédies judiciaires. On a cherché partout jusqu’à affamer la femme et l’enfant en envoyant la police faire pression sur les patrons qui osaient encore donner du travail à des anarchistes.

On ne s’est arrêté devant aucun moyen afin d’écraser les hommes et étouffer l’idée.

Et, malgré tout, jamais l’idée n’a fait autant de progrès qu’elle en a fait pendant ces quinze mois.

Jamais elle n’a gagné si rapidement des adhérents. Jamais elle n’a si bien pénétré dans des milieux, autrefois réfractaires à tout socialisme.

Et jamais on n’a si bien démontré que cette conception de la société sans exploitation, ni autorité, était un résultat nécessaire de tout le monceau d’idées qui s’opère depuis le siècle passé ; qu’elle a ses racines profondes dans tout ce qui a été dit depuis trente ans dans le domaine de la jeune science du développement des sociétés, dans la science des sentiments moraux, dans la philosophie de l’histoire et dans la philosophie en général.

Et l’on entend dire déjà : ― « L’anarchie ? Mais, c’est le résumé de la pensée du siècle à venir ! Méfiez-vous-en, si vous cherchez à retourner vers le passé. Saluez-la si vous voulez un avenir de progrès et de liberté ! »

Alors que l’étiquette seule d’anarchiste valait, de par la loi, la relégation en Guyane et la mort lente sous les fièvres paludéennes et la crapaudine des gardes-chiourme, ― qu’est-ce qui occupait surtout la presse ?

On se souvient de l’enquête sur l’anarchie, faite par un grand journal de Paris. ― « Pour porter le front haut et serein, comme ils le portent, ils doivent être inspirés d’un grand idéal » ― disait-on. « Il faut le connaître ! » Et on a lu les centaines d’articles de la presse quotidienne et mensuelle, commencés peut-être avec le désir d’écraser « l’hydre aux cent têtes », mais terminés souvent par la justification des idées et des hommes.

La jeunesse des écoles, si longuement réfractaire à un socialisme qui, commencé glorieusement, finissait par une loi des huit heures ou une expropriation des chemins de fer par l’État, ― a salué la nouvelle venue. Les jeunes y ont aperçu une conception large, puissante, de la vie des sociétés, embrassant tous les rapports humains, et portant dans tous ces rapports la fierté, la force, l’initiative de l’homme libre ― essence même de tout progrès. Et, dans leurs meilleurs représentants, les jeunes se sont passionnés pour une conception qui leur fait comprendre comment l’affranchissement du travailleur devient l’affranchissement de l’homme ; comment communisme et anarchie brisent toutes