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qui plaît en eux, c’est ce qui peut facilement émouvoir les sens par la variété ou la rareté des situations) ou bien pour faire voir qu’on est assez instruit pour comprendre ce qui passe pour beau. On rencontre souvent des personnes enthousiastes des beautés de la poésie, mais quand on étudie de plus près leur âme on voit que ce n’était que de l’affectation. L’affectation est un signe que la vraie compréhension de la poésie fait défaut. L’affectation dans notre société instruite est un trait par trop ordinaire ; de là vient peut-être notre préférence pour les Français plutôt que pour d’autres peuples, parce que cette nation s’est montrée peu poétique, et que chez elle la littérature, l’art et en partie même la science recherchent les effets.

Si les Grands Russiens ont eu un vraiment grand poète, un poète génial et original, c’est assurément Pouchkine. Dans son poème immortel Eugène Onéghine, il n’a peint qu’une moitié de la nationalité grande-russienne, les cercles instruits, mondains.

Il y a eu de bons peintres de mœurs, de coutumes, mais ce ne sont pas des poètes créateurs qui parlaient la langue des masses, auraient dit ce qui aurait touché la masse, ce qu’involontairement chacun de ces hommes aurait dit, en poésie et non en prose. Nous répétons que nous sommes loin de nier à la nationalité grande-russienne le don poétique, au contraire il est chez elle peut-être plus élevé et plus profond que chez nous, mais il n’est pas tourné vers l’imagination et le sentiment, il se tient dans la sphère de la volonté et de la pensée claire. Les chansons grandes-russiennes ne plaisent pas tout de suite, il faut les étudier, se pénétrer de leur esprit pour comprendre cette poésie très originale, qui par cela même n’est pas saisissable immédiatement, parce qu’elle attend encore de grands créateurs qui en fassent une création vraiment poétique.

Dans la sphère religieuse, nous avons déjà indiqué une différence frappante entre la nationalité ukranienne et la grande-russienne, la non participation de la première au sectarisme causé par le ritualisme et les cérémonies. Il serait curieux de décider la question de l’origine de cette disposition chez les Grands-Russiens, de cette tendance à discuter sur la lettre, à attribuer de l’importance à ce qui n’est souvent qu’une vétille grammaticale ou une affaire de cérémonial. Il semble que cela vienne du caractère matériel, pratique caractéristique générale du Grand-Russien. En réalité en