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l’ordre du gouvernement, on fit des plantations d’arbres le long des routes, cela partit une si haïssable nouveauté, que, même à présent on entend dans des chansons triviales toutes espèces de plaintes contre cette innovation. Dans la Grande-Russie, il y beaucoup de jardins et de vergers, mais ce sont des jardins potagers ou fruitiers, cultivés dans un but de commerce, on n’y voit presque jamais d’arbres forestiers, qui sont inutiles au point de vue matériel. On rencontre rarement un Grand-Russien qui comprenne le charme d’un paysage, se livre à la méditation en observant la voûte azurée, se plonge dans l’admiration d’un lac éclairé par les rayons du soleil ou reflétant les blancheurs de la lune, qui se rende compte du bleu des forêts lointaines ou qui se ravisse au chant des oiseaux du printemps. Tout cela est étrange au Grand-Russien toujours enfoncé dans les calculs de la vie journalière, et des besoins matériels. Même dans les classes instruites, autant que nous avons pu l’observer, on trouve la même froideur pour les beautés de la nature, cachée, parfois très gauchement et risiblement, par imitation de la mode occidentale qui veut qu’on montre de l’amour et de l’attachement pour la nature. Dans ce cas le Grand-Russien tourne son amour emprunté vers des objets rares qui ne se trouvent pas autour de lui, charme ses yeux avec des camélias, des rhododendrons, des magnolias, élevés artificiellement, et ne se doute nullement que le vrai sentiment, celui qui peut faire goûter et saisir la beauté de la nature, ne trouve aucun plaisir à ces monstruosités en Russie, s’en détourne vers les sapins, les pins et les bouleaux de nos bois, se plonge dans la contemplation de la simple flore, du monde vivant, de la nature non frelatée.

À son peu d’imagination, le Grand-Russien ajoute peu de superstitions, quoiqu’il ait une masse de préjugés auxquels il se cramponne.

L’ukranien, au contraire, se montre dès l’abord, un peuple extrêmement superstitieux, surtout à l’ouest (peut-être à cause de l’éloignement de l’influence grande-russienne). Dans presque tous les villages, il y a des traditions poétiques de revenants, sous toutes les formes, depuis l’apparition touchante d’une mère défunte qui vient laver ses petits, jusqu’au terrible récit de vampires qui s’abattent à minuit sur les croix des cimetières et poussent des cris effroyables : de la chair ! de la chair ! — à des récits