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au-dessus du sentiment matériel ; au contraire, chez nous il s’élève à une grande hauteur d’inspiration, de pureté et de grâce même ; le côté matériel de l’amour dans les chansons bouffonnes est représenté avec cette grâce anacréontique qui cache la trivialité et ennoblit même la sensualité.

La femme, dans les chansons grandes-russiennes, s’élève rarement à un idéal humain ; rarement sa beauté l’emporte sur la matière ; rarement un sentiment amoureux peut apprécier quoi que ce soit hors de la forme corporelle, rarement on y trouve la valeur et le mérite de l’âme féminine. La femme petite-russienne dans la poésie de notre peuple a l’âme si belle que, même dans sa chute, elle laisse voir poétiquement sa nature pure et elle a honte de sa décadence. Dans les chansons joviales, bouffonnes, les deux natures opposées de l’un et de l’autre peuple se détachent vivement. Dans la poésie petite-russienne, ces chansons se distinguent par le charme du style et de l’expression, elles atteignent même un vrai art ; l’homme de la nature au repos ne se contente pas de simples amusements ; il sent en lui le besoin de lui donner une forme artistique qui non seulement distrait, mais élève l’âme. La gaîté veut embrasser son élément de beauté et sanctifier la pensée. Au contraire, les poésies grandes-russiennes de ce genre ne montrent rien que le désir d’un homme fatigué du travail prosaïque d’oublier une minute. Au hasard, sans se rompre la tête, sans toucher le cœur et l’imagination, cette chanson n’existe pas par elle-même, mais comme décor d’un autre plaisir tout à fait matériel.

Dans la vie grande-russienne, publique et domestique, on voit la plus ou moins grande absence de ce qui fait la poésie de la vie petite-russienne et vice-versa. Dans la dernière, on trouve peu de ce qui fait l’essence, la force et le mérite de la première. Le Grand-Russien aime peu la nature ; dans les jardins des paysans, on trouve rarement des fleurs, qu’on trouve dans tous ceux de nos agriculteurs. C’est encore pire, le Grand-Russien déteste les bosquets. Je sais que des propriétaires ont coupé de beaux arbres près de laides maisons, sous prétexte qu’ils gâtaient la vue. Dans les villages de la couronne, lorsque les autorités commencèrent à faire planter des espaliers près des maisons, il fut très difficile de les faire arroser, de les entretenir et d’en empêcher la destruction. Lorsque dans la première moitié du XIXme siècle, sur