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à changer de peau, et maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur : sa grosse tête camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps tordus en nœuds et en courbes capricieuses, et se léchant les lèvres à la pensée du repas à venir.

— Il n’a pas mangé, dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du somptueux habit marbré de brun et de jaune. Fais attention, Bagheera ! Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt à l’attaque.

Kaa n’est pas un serpent venimeux, — en fait, il méprise plutôt les serpents venimeux, qu’il tient pour lâches — mais sa force réside dans son étreinte, et, une fois enroulés ses anneaux énormes autour de qui que ce soit, il n’y a plus rien à faire.

— Bonne chasse ! cria Baloo en s’asseyant sur ses hanches.

Comme tous les serpents de son espèce, Kaa est presque sourd, et tout d’abord il n’entendit pas l’appel. Cependant il se leva, prêt à tout événement, la tête basse :

— Bonne chasse à tous, répondit-il enfin. Oh ! oh ! Baloo, que fais-tu ici ? Bonne chasse, Bagheera. L’un de nous au moins a besoin de manger. A-t-on vent de gibier sur pied ? Une biche, peut-être, sinon un jeune daim ? Je suis aussi vide qu’un puits à sec.

— Nous sommes en train de chasser, fit Baloo négligemment.

Il savait qu’il ne faut pas presser Kaa. Il est trop gros.

— Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de plus ou de moins n’est rien pour toi,