Page:Kipling - Le Livre de la jungle, illustré par de Becque.djvu/59

Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots l’accent ours dont se sert tout le peuple chasseur.

— Bien. Maintenant, pour les oiseaux.

Mowgli répéta, en ajoutant le cri du Vautour à la fin de la phrase.

— Maintenant, pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.

La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour s’applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s’assit de côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur le pelage luisant, et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu’il pût imaginer.

— Là — là ! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse l’ours brun. Un jour peut-être tu m’en sauras gré.

Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l’enfant avait appris les Maîtres Mots de Hathi, l’Éléphant Sauvage, qui sait tout ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à une mare pour apprendre d’un serpent d’eau le mot des Serpents, que Baloo ne pouvait prononcer ; et comment Mowgli se trouvait maintenant suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la jungle, parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pieds ne lui ferait de mal.

— Personne n’est donc à craindre, conclut Baloo, en caressant avec orgueil son gros ventre fourré.

— Sauf ceux de sa propre tribu, dit à voix basse Bagheera.

Puis, tout haut, s’adressant à Mowgli :

— Fais attention à mes côtes, Petit Frère ; qu’as-tu donc à danser ainsi ?

Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleines poignées sur l’épaule de Bagheera, et lui administrait de vigoureux coups de pied. Quand, enfin, tous deux prêtèrent l’oreille, il cria très fort :

— Moi aussi, j’aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers les branches toute la journée.

— Quelle est cette nouvelle folie, petit songeur de chimères ? dit Bagheera.

— Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo, continua Mowgli. Ils me l’ont promis. Ah !

— Whoof !

La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et l’enfant, tombé en boule entre les grosses pattes de devant, put voir que l’Ours était en colère.

— Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-log, le Peuple Singe.

Mowgli regarda Bagheera pour voir si la Panthère se fâchait aussi : les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.

— Tu as frayé avec le Peuple Singe… les singes gris… le peuple sans loi… les mangeurs de tout. C’est une grande honte.

— Quand Baloo m’a meurtri la tête, dit Mowgli (il était encore sur le dos), je suis parti, et les singes gris sont descendus des arbres pour s’apitoyer sur moi. Personne autre ne s’en souciait.

Il se mit à pleurnicher.

— La pitié du Peuple Singe ! ronfla Baloo. Le calme du torrent de montagne ! La fraîcheur du soleil d’été !… Et alors. Petit d’Homme ?

— Et alors… alors, ils m’ont donné des noix et tout plein de bonnes choses à manger, et ils… ils m’ont emporté dans leurs bras au sommet des arbres, pour me dire que j’étais leur frère par le sang, sauf que je n’avais pas de queue, et qu’un jour je serais leur chef.

— Ils n’ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours menti.

— Ils ont été très bons, et m’ont prié de revenir. Pourquoi ne m’a-t-on jamais mené chez le Peuple Singe ! Ils se tiennent sur leurs pieds comme moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la journée… Laissez-moi monter !… Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je veux retourner jouer avec eux.

— Écoute, Petit d’Homme, dit l’Ours, — et sa voix gronda comme le tonnerre dans la nuit chaude. — Je t’ai appris toute la Loi de la Jungle pour tous les Peuples de la Jungle… sauf le Peuple Singe, qui vit dans les arbres. Ils n’ont pas de loi. Ils n’ont pas de patrie. Ils n’ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par hasard lorsqu’ils écoutent et nous épient, là-haut, à l’affût dans les branches. Leur chemin n’est pas le nôtre. Ils n’ont pas de chefs. Ils n’ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se donnent pour un grand peuple prêt à faire de grandes choses dans la Jungle ; mais la chute d’une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est oublié. Nous