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vite. Kotick suivit, étonné de leur allure ; il n’avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied plongeait en eau profonde, et dans laquelle s’ouvrait un trou noir, par vingt brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick avait grand besoin d’air frais en émergeant du boyau sombre par lequel on l’avait conduit.

— Par ma perruque, dit-il, en débouchant en eau libre, à l’autre extrémité, tout suffoquant et soufflant — c’est un long plongeon, mais il en vaut la peine.

Les vaches marines s’étaient séparées et paissaient paresseusement sur les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait de longues bandes de rochers, polis par l’usure de l’eau, s’étendant sur des lieues, exactement adaptés à l’installation de nurseries de phoques ; et il y avait en arrière, et remontant en pente douce, des terrains de jeu, en sable dur ; il y avait des houles pour y danser, de l’herbe drue pour s’y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler ; et, par-dessus tout, Kotick connut, au toucher de l’eau, qui ne trompe pas un Sea Catch, que jamais un homme n’était venu dans ces parages. La première chose qu’il fit, ce fut de s’assurer si la pêche était bonne ; puis, il nagea le long des grèves, et compta les délectables îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au nord s’étendait une ligne de fonds, d’écueils et de rochers, qui ne permettrait jamais à un navire d’approcher à plus de six milles du rivage ; entre les îles et la terre courait un chenal d’eau profonde où plongeait la falaise perpendiculaire ; et, quelque part au-dessous des falaises, s’ouvrait la bouche du tunnel.

— C’est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s’il y avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises et les récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S’il est un lieu sûr dans la mer, c’est celui-ci.

Il se prit à penser à celle qu’il avait laissée à l’attendre ; mais, quoiqu’il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement le nouveau pays, afin d’être en état de répondre à toutes les questions.

Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes l’embouchure du tunnel, et l’enfila dans la direction du sud. Personne autre qu’une vache marine ou un phoque n’eût soupçonné l’existence d’une telle retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même doutait d’y avoir abordé jamais.

Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route ; et, en prenant terre au-dessus de Sea Lion’s Neck, la première personne qu’il rencontra fut celle qu’il avait laissée à l’attendre. Elle comprit au regard de ses yeux qu’enfin il avait trouvé son île.

Mais les holluschickie, Sea Catch son père lui-même, et tous les autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta sa découverte, et un jeune phoque d’à peu près son âge lui dit :

— Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne vas pas arriver du diable sait où pour nous y expédier à ta