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aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans les fourrés, au bord de la Waingunga, que Mowgli l’eût entendu par ces longs matins silencieux.

Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et dirigea ses buffles vers le ravin proche de l’arbre dhâk, que couvraient tout entier des fleurs d’un rouge doré. Là se tenait Frère Gris, chaque poil du dos hérissé.

— Il s’est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie chaude, fit le loup haletant.

Mowgli fronça les sourcils :

— Je n’ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d’un tour !

— Ne crains rien, dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue sur les lèvres, j’ai rencontré Tabaqui au lever du soleil. Il enseigne maintenant sa science aux vautours, mais il m’a tout raconté, à moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de t’attendre à la barrière du village, ce soir — de t’attendre, toi, et personne d’autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de la Waingunga.

— A-t-il mangé aujourd’hui, ou chasse-t-il à vide ? fit Mowgli.

Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.

— Il a tué à l’aube — un sanglier — et il a bu aussi. Rappelle-toi que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu’il s’agit de sa vengeance.