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démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n’ai pas fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du ministre de l’Intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l’exécution de ce qui m’avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici ; pour Mme Roland arrêtée et détenue ; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais pas et à qui je n’ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine, c’est-à-dire, dans l’état où j’étais, ma santé et ma vie.

Pour récompense, on me dit et on m’écrit de tous côtés : « Vous vous compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes bonapartiste ! Demandez et obtenez pour nous ; mais haïssez l’homme qui accorde, et, si vous ne dites pas qu’il mange des enfants tout crus, nous vous mettons hors la loi. »

Cela ne m’effraye nullement, je comptais si bien là-dessus !

Mais cela m’inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l’esprit de parti, et je donne de bien grand cœur, non pas au président qui ne me l’a pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d’autres, ma démission politique, comme dit ce pauvre Hubert. J’ai droit de la donner, puisque ce n’est pas pour moi une question d’existence.

Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d’estime et que ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu’on a trouvé mauvais qu’il m’accordât ce que je lui demandais ; je sais que l’on me tordra le cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais aussi qu’on répand partout que je ne sors pas de l’Élysée et que les rouges accueillent l’idée de ma bassesse avec une complaisance qui n’appartient qu’à eux ; je sais, enfin, que, d’une main ou de l’autre, je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m’est bien égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde.

Voilà l’historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez pas, je n’y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements, d’après ce que je vois à Paris, la voici :

Le président n’est plus le maître, si tant est qu’il l’ait été vingt-quatre heures. Le premier jour que je l’ai vu, il m’a fait l’effet d’un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j’ai vu l’homme débordé qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus ; mais je vois l’opinion et j’aperçois de temps en temps l’entourage : ou je me trompe bien, ou l’homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder une puissance de réaction d’autant plus furieuse que la douceur du tempérament de l’homme sacrifié n’y sera plus un obstacle.

… Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe espèrent et désirent la chute de Napoléon ! Moi, ou je suis