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Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/446

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l'île mystérieuse.

sachant pas munis de carabines à longue portée, ils ne croyaient pas, non plus, être exposés de leur personne. C’était donc à découvert qu’ils arpentaient l’îlot et en parcouraient la lisière.

Leur illusion fut de courte durée. Les carabines d’Ayrton et de Gédéon Spilett parlèrent alors et dirent sans doute des choses désagréables à deux de ces convicts, car ils tombèrent à la renverse.

Ce fut une débandade générale. Les dix autres ne prirent même pas le temps de ramasser leurs compagnons blessés ou morts, ils se reportèrent en toute hâte sur l’autre côté de l’îlot, se jetèrent dans l’embarcation qui les avait amenés, et ils rallièrent le bord à force de rames.

« Huit de moins ! s’était écrié Pencroff. Vraiment, on dirait que M. Spilett et Ayrton se donnent le mot pour opérer ensemble !

— Messieurs, répondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voilà qui va devenir plus grave. Le brick appareille !

— L’ancre est à pic !… s’écria Pencroff.

— Oui, et elle dérape déjà. »

En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui frappait sur le guindeau, à mesure que virait l’équipage du brick. Le Speedy était d’abord venu à l’appel de son ancre ; puis, quand elle eut été arrachée du fond, il commença à dériver vers la terre. Le vent soufflait du large ; le grand foc et le petit hunier furent hissés, et le navire se rapprocha peu à peu de terre.

Des deux postes de la Mercy et des Cheminées, on le regardait manœuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine émotion. Ce serait une situation terrible que celle des colons, quand ils seraient exposés, à courte distance, au feu des canons du brick, et sans être en mesure d’y répondre utilement. Comment alors pourraient-ils empêcher les pirates de débarquer ?

Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce qu’il était possible de faire. Avant peu, il serait appelé à prendre une détermination. Mais laquelle ? Se renfermer dans Granite-house, s’y laisser assiéger, tenir pendant des semaines, pendant des mois même, puisque les vivres y abondaient ? Bien ! Mais après ? Les pirates n’en seraient pas moins maîtres de l’île, qu’ils ravageraient à leur guise, et, avec le temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite-house.

Cependant, une chance restait encore : c’était que Bob Harvey ne se hasardât pas avec son navire dans le canal et qu’il se tînt en dehors de l’îlot. Un demi-mille le séparerait encore de la côte, et, à cette distance, ses coups pourraient ne pas être extrêmement nuisibles.