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Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/366

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l'île mystérieuse.

Était-ce donc le remords qui l’accablait ainsi ? on pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s’empêcher de faire, un jour, cette observation :

« S’il ne parle pas, c’est qu’il aurait, je crois, des choses trop graves à dire ! »

Il fallait être patient et attendre.

Quelques jours plus tard, le 3 novembre, l’inconnu, travaillant sur le plateau, s’était arrêté, après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui l’observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement.

« Mon ami ? » dit-il.

Le regard de l’inconnu chercha à l’éviter, et Cyrus Smith, ayant voulu lui prendre la main, il recula vivement.

« Mon ami, dit Cyrus Smith d’une voix plus ferme, regardez-moi, je le veux ! »

L’inconnu regarda l’ingénieur et sembla être sous son influence, comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles cherchèrent à s’échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se contenir !… Enfin, il croisa les bras ; puis, d’une voix sourde :

« Qui êtes-vous ? demanda-t-il à Cyrus Smith.

— Des naufragés comme vous, répondit l’ingénieur, dont l’émotion était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.

— Mes semblables !… Je n’en ai pas !

— Vous êtes au milieu d’amis…

— Des amis !… à moi ! des amis ! s’écria l’inconnu en cachant sa tête dans ses mains… Non… jamais… laissez-moi ! laissez-moi ! »

Puis, il s’enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il demeura longtemps immobile.

Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui venait de se passer.

« Oui ! il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon Spilett, et il semble qu’il ne soit rentré dans l’humanité que par la voie du remords.

— Je ne sais trop quelle espèce d’homme nous avons ramené là, dit le marin. Il a des secrets…

— Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S’il a commis quelque faute, il l’a cruellement expiée, et, à nos yeux, il est absous. »

Pendant deux heures, l’inconnu demeura seul sur la plage, évidemment sous l’influence de souvenirs qui lui refaisaient tout son passé, — un passé funeste