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Page:Jules Verne - L’Île mystérieuse.djvu/309

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l'abandonné.

seule donna six mille livres d’huile, et la lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans doute, leur emploi, bien qu’on ne portât ni parapluies ni corsets à Granite-house. La partie supérieure de la bouche du cétacé était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames cornées, très-élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de six pieds, servent à retenir les milliers d’animalcules, de petits poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.

L’opération terminée, à la grande satisfaction des opérateurs, les restes de l’animal furent abandonnés aux oiseaux, qui devraient en faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges, et les travaux quotidiens furent repris à Granite-house.

Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus Smith eut l’idée de fabriquer certains engins qui excitèrent vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de fanons de baleine qu’il coupa en six parties égales et qu’il aiguisa à leur extrémité.

« Et cela, monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l’opération fut terminée, cela servira ?…

— À tuer des loups, des renards, et même des jaguars, répondit l’ingénieur.

— Maintenant ?

— Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre disposition.

— Je ne comprends pas… répondit Harbert.

— Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l’ingénieur. Cet engin n’est pas de mon invention, et il est fréquemment employé par les chasseurs aléoutiens dans l’Amérique russe. Ces fanons que vous voyez, mes amis, eh bien ! Lorsqu’il gèlera, je les recourberai, je les arroserai d’eau jusqu’à ce qu’ils soient entièrement enduits d’une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les sèmerai sur la neige, après les avoir préalablement dissimulés sous une couche de graisse. Or, qu’arrivera-t-il si un animal affamé avale un de ces appâts ? C’est que la chaleur de son estomac fera fondre la glace, et que le fanon, se détendant, le percera de ses bouts aiguisés.

— Voilà qui est ingénieux ! dit Pencroff.

— Et qui épargnera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.

— Cela vaut mieux que les trappes ! ajouta Nab.

— Attendons donc l’hiver !

— Attendons l’hiver. »

Cependant la construction du bateau avançait, et, vers la fin du mois, il était