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Page:Jules Janin - Le marquis de Sade.djvu/41

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Aussitôt voilà tout le village qui se réunit et qui se demande quel remède employer ? Voila le médecin du village voisin qui passe le Rhône, car le médecin du corps habite parmi les plus riches, et le médecin de l’âme parmi les plus pauvres. C’est pourquoi le curé en ce canton est le roi de la rive droite, pendant que le docteur est le roi de la rive gauche. Julien se taisait. De temps à autre, il poussait de profonds soupirs ; de temps à autre, il tressaillait d’effroi. Il ne voulait voir personne, il ne voulait entendre personne, il ne connaissait plus personne Sa mère accourt éplorée et malheureuse, il repousse sa mère. On ne comprend rien à ce mal si opiniâtre et si subit. Un médecin venu de Lyon annonce enfin que l’enfant est épileptique, puis il s’en va. Pauvre Julien ! pauvre mère de Julien, pauvre oncle de Julien !

Je l’ai vu longtemps ce malheureux. Il vit encore, si l’on peut appeler la vie une terreur perpétuelle. Sa jeune raison n’a pas pu soutenir le choc imprévu des raisonnemens du marquis de Sade. Cette âme simple et naïve n’a pas voulu se persuader qu’un homme pouvait se livrer à des fictions pareilles ; il a pris au sérieux ces abominables mensonges : aussi l’enfant est devenu tout à coup un homme ; sa charmante ignorance de toutes choses a succombé dès le premier choc sous la science du marquis de Sade. Moi qui n’ai pas quitté Julien pendant les deux premiers mois de sa maladie, j’ai été le témoin de ses indicibles terreurs. Deux nuits de lecture avaient suffi pour détruire tout-à-fait cette intelligence si honnête. Il ne voyait plus dans la nature que des monstres. À la vue de son oncle, qui était prêtre, il se demandait tout bas si son oncle n’allait pas le dévorer, comme font des petits enfans tous les prêtres du marquis de Sade. Sur les bords du Rhône, parsemés de jolis cailloux de mille couleurs, il cherchait à découvrir le cadavre des