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Page:Jules Janin - Le marquis de Sade.djvu/15

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Bonaparte Consul, dont le premier acte d’autorité fut de déclarer que c’était là un fou dangereux ; car si Bonaparte avait pris cet homme au sérieux, cet homme était mort. À l’heure qu’il est, c’est un homme encore honoré dans les bagnes ; il en est le dieu, il en est le roi, il en est le poète, il en est l’espérance et l’orgueil. Quelle histoire ! Mais par où commencer, et de quel côté envisager ce monstre, et qui nous assurera que dans cette contemplation, même faite à distance, nous ne serons pas tachés de quelque éclaboussure livide ? Cependant il le faut ; je le dois, je le veux, je l’ai promis, depuis assez longtemps je recule. Acceptez ces pages comme on accepte en histoire naturelle, la monographie du scorpion ou du crapaud.

Faisons d’abord la généalogie du marquis de Sade ; elle est importante ici plus qu’en tout autre lieu. Vous verrez quelles nombreuses races d’honnêtes gens précèdent ce monstre, et combien il fait tache dans cette noble famille. Comment il se fait que celui-là soit arrivé ainsi animé, pour succéder à tant de vertus, il n’y a que Dieu qui le sache Toujours est-il qu’on ne pouvait pas descendre d’une source plus limpide. Qui le croirait ? le marquis de Sade est un enfant de la fontaine de Vaucluse ! Son arbre généalogique a été planté dans cette chaste patrie du sonnet amoureux et de l’élégie italienne, par les mains de Laure et Pétrarque. L’arbre a grandi sous le souffle tiède et embaumé de ces deux amans, modèles de toutes les vertus. François Pétrarque, ce Gibelin tout blond et tout rose que la guerre civile chassa de Florence, s’en vint à Vaucluse, pour y lire loin du bruit des discordes, Cicéron et Virgile, ses deux passions romaines. La langue italienne n’était pas faite encore. Dante, ce Gibelin tout brun et tout âpre, n’avait pas encore élevé la langue vulgaire à la dignité de langue écrite ;