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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/96

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samedi 29, pour s'entendre avec nous avant son départ. À ce moment, il était encore l'ami de Coullery : et nous savions par lui ce qui se disait dans l'entourage du chef de la « démocratie sociale » de la Chaux-de-Fonds. On y accusait formellement les Loclois de désertion et de trahison, parce qu'ils avaient refusé de suivre Coullery dans sa politique électorale. Robert, lui, ne mettait pas en doute notre bonne foi : mais il persistait à penser que l'alliance conclue à la Chaux-de-Fonds entre les socialistes et les « verts » était non seulement légitime, mais nécessaire. Son voyage à Bruxelles allait lui ouvrir les yeux.

Il fut de retour du Congrès le mardi 15 septembre ; avec lui étaient revenus deux des délégués de Genève, Perron et Catalan, qui avaient fait un détour pour passer par les montagnes neuchâteloises, et comptaient me voir, afin de m'exposer un plan de campagne. Trois télégrammes me furent adressés le 16 pour me convoquer à une entrevue à la Chaux-de-Fonds ; malheureusement j'étais absent ce jour-là, et Perron et Catalan durent repartir sans que nous eussions pu nous rencontrer ; mais ils insistèrent vivement pour que le plus tôt possible Robert et moi nous nous rendissions à Genève afin de conférer avec eux. Il s'agissait du journal la Liberté, que Catalan mettait à notre disposition pour y faire une propagande à laquelle ne se prêtait pas la Voix de l'Avenir ; il s'agissait aussi de l'essai que se proposait de tenter un groupe de membres de l'Internationale genevoise, qui voulaient présenter aux élections de novembre pour le Grand Conseil (Conseil législatif) du canton de Genève une liste de candidats, afin de détacher de l'un et de l'autre des deux partis bourgeois en lutte le plus grand nombre possible d'électeurs ouvriers.

Le vendredi 17 septembre j'allai à la Chaux-de-Fonds : j'y trouvai Robert transformé, et tout rempli d'une ardeur nouvelle ; ce qu'il avait vu et entendu à Bruxelles lui avait fait comprendre les fautes commises ; il avait reconnu qu'il s'était fourvoyé, et il m'annonça qu'il marcherait désormais d'accord avec moi. Nous passâmes la soirée avec Cowell Stepney, qui ce jour-là se trouvait à la Chaux-de-Fonds, allant au Congrès de la Ligue de la paix à Berne : c'était un Anglais millionnaire, communiste, et membre du Conseil général de l'Internationale, dont Robert avait fait la connaissance à Bruxelles. Cowell Stepney était sourd comme un pot et ne savait que très peu le français, ce qui rendait la conversation avec lui particulièrement difficile. Nous parlâmes des résolutions du Congrès de Bruxelles, et surtout de celle sur la propriété collective. Les délégués de la Suisse française s'étaient abstenus : mais il s'agissait maintenant de prendre un parti, et la question nous laissait assez perplexes ; nous nous tâtions le pouls en nous demandant : « Sommes-nous collectivistes pour tout de bon ? » Coullery, lui, n'avait pas hésité : il avait déploré immédiatement le vote du Congrès de Bruxelles comme une erreur qui allait avoir pour l'internationale les plus fatales conséquences. Coullery avait-il raison, ou devions-nous en croire plutôt des hommes dans le jugement desquels nous avions déjà confiance, comme De Paepe, Eccarius, Becker ?

Un conflit qui éclata entre le Comité central des Sections genevoises et Coullery, à l'occasion de la Voix de l'Avenir, donna lieu à une polémique qui nous aida à voir clair dans la situation.

Le journal la Voix de l'Avenir, devenu l'organe des Sections romandes en septembre 1867, mais resté en même temps la propriété personnelle de son fondateur Coullery, était à la fois mal rédigé et mal administré. Au printemps de 1868 un vif mécontentement s'était fait jour à son endroit, en particulier dans les Sections de Genève. On se plaignait d'irrégularités dans l'envoi du journal ; on se plaignait surtout de ne pouvoir calculer exactement le chiffre des sommes qui lui étaient dues pour les abonnements collectifs pris par les Sections. Le désordre le plus complet régnait dans l'administration de la Voix de l'Avenir ; j'en sais quelque chose, car c'est moi qui eus à discuter avec elle en septembre 1868, pour établir le compte de la Section du Locle. Les Sections de Genève avaient en vain