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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/70

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nous quittâmes Stampa pour aller achever la soirée au Cercle international. Plusieurs sociétaires avaient amené là leurs familles : des chansons et des déclamations nous entretinrent très agréablement jusqu'à onze heures du soir. La tribune fut successivement occupée par Albert Richard, de Lyon, Dupont, Vasseur, Tolain, De Paepe, etc.


Le lendemain, mercredi, Garibaldi reçut à six heures du matin Cremer et Odger, les délégués de la Reform League ; à sept heures, Jules Vuilleumier, qui représentait la Société de la libre-pensée de la Chaux-de-Fonds ; à huit heures, les délégués du Congrès ouvrier qu'il avait désiré de voir. Cette fois, De Paepe avait consenti à paraître à l'audience du héros ; il y avait en outre avec nous Tolain, Dupont, Chemalé, Fribourg, Murat, et quelques autres.

Garibaldi, s'adressant à Dupont, lui dit qu'il ne fallait pas se méprendre sur le sens des mots prononcés par lui, la religion universelle de Dieu ; qu'il n'entendait point par là un culte ou une religion dogmatique ; que le mot religion avait été dans sa bouche synonyme de science ou de raison.

Fribourg, ou un autre Parisien, parla de cette déclaration de Garibaldi : « L'esclave a toujours le droit de faire la guerre au tyran » ; il dit que cette maxime était aussi la nôtre, mais que nous l'entendions dans son sens le plus large.

« Comment ? demanda Garibaldi.

— Vous ne parliez peut-être que de tyrannie politique ; mais nous ne voulons pas non plus de tyrannie religieuse.

— Je suis d'accord avec vous, dit Garibaldi.

— Nous ne voulons pas non plus de tyrannie sociale.

— Je suis encore d'accord. Guerre aux trois tyrannies : politique, religieuse, et sociale. Vos principes sont les miens. »

Et Garibaldi distribua des poignées de main à droite et à gauche. De Paepe et moi, nous nous étions bornés à écouter la conversation, et, quand les poignées de main commencèrent à aller leur train, nous nous tînmes en arrière, pensant qu'il fallait autant que possible diminuer la corvée du grand homme.

Nous quittâmes ensuite le général, fort satisfaits de ses déclarations et de la simplicité qu'il avait mise dans la conversation, dont je n'ai pu rapporter qu'une partie. Je rentrai à l'hôtel avec De Paepe, et je m'occupai à traduire en français deux discours que Cremer et Odger avaient l'intention de prononcer dans la séance de l'après-midi, pendant que De Paepe écrivait de son côté le discours qu'il lut le lendemain.

Ma tâche achevée, j'allai rejoindre les Parisiens dans un petit café de la rue du Mont-Blanc. De là, tout en discutant mutuellisme et phonographie [1], nous vîmes partir Garibaldi, qui se rendit à la gare en voiture découverte, au milieu des acclamations de la foule.


La séance du mercredi s'ouvrit à deux heures. Le fauteuil de Garibaldi était vide, aussi les bruyantes scènes d'enthousiasme des jours précédents ne se renouvelèrent pas. Au contraire, chacun prit

  1. La question de la réforme de l'orthographe, soulevée en 1866 par un livre de M. Ed. Raoux, alors professeur à Lausanne, m'intéressait vivement à ce moment, et j'en avais fait l'objet d'un rapport au Congrès de Lausanne.