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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/609

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qu’en Andalousie ces groupes seraient intervenus par une action sérieuse. »

Un incident des plus insignifiants en lui-même, qui se produisit à Madrid pendant l’absence de Lorenzo et de Mora, nous révéla les dissensions dont nous n’avions pas encore soupçonné l’existence. En juin 1871, le parti républicain fédéral avait tenu un Congrès auquel il avait invité l’Internationale à envoyer des délégués ; le Conseil fédéral d’alors avait répondu qu’il ne pouvait accepter l’invitation de coopérer aux travaux du Congrès républicain, attendu que le programme des républicains était simplement « à améliorer la condition des classes ouvrières », tandis que le programme de l’Internationale était « de détruire les classes et de réaliser la complète émancipation économique de tous les individus de l’un et de l’autre sexe ». Or, en février 1872, les républicains fédéraux s’étant de nouveau réunis en Congrès à Madrid, les rédacteurs de la Emancipación, poussés par Lafargue, eurent l’idée d’adresser à ce Congrès une lettre (20 février) pour lui demander de déclarer s’il voulait, oui ou non, l’émancipation de la classe ouvrière. Cette lettre fut lue au Congrès et présentée comme une communication émanant officiellement de l’Internationale. Aussitôt des observations furent adressées, par divers membres de la Fédération madrilène, aux rédacteurs de la Emancipación : on leur représenta qu’ils devraient rectifier l’erreur dans laquelle était tombé le Congrès au sujet de leur lettre, qui n’engageait qu’eux et nullement l’Internationale, et qui d’ailleurs était en contradiction avec la déclaration adressée en juin précédent par le Conseil fédéral au Congrès républicain [1]. Les hommes de la Emancipación, mus par quelque sentiment de vanité froissée, se refusèrent à rien rectifier. Alors le Conseil local de la Fédération madrilène écrivit au Congrès, le 7 mars, une lettre disant : « Ayant vu que, par erreur, vous aviez considéré comme provenant de notre Association la lettre que vous ont adressée les rédacteurs de la Emancipación, ce Conseil a décidé de vous faire savoir que non seulement cette lettre n’émane pas de l’Association internationale, mais qu’il la considère comme en contradiction avec la communication, approuvée par nous de tous points, qui vous a été précédemment envoyée par le Conseil fédéral espagnol en réponse à l’invitation qui lui avait été adressée [en juin 1871]. » Aussitôt Mesa, qui était secrétaire général par intérim du Conseil fédéral (en l’absence de F. Mora), rédigea et fit approuver par ses collègues une nouvelle lettre au Congrès (9 mars), dans laquelle il disait : « Le Conseil local de la Fédération madrilène.... a nié que la communication que les rédacteurs de la Emancipación ont adressée au Congrès républicain émanât de l’Internationale. Le Conseil fédéral se déclare complètement d’accord avec les principes exposés dans la lettre des rédacteurs de la Emancipación, lesquels font partie du Conseil fédéral de la région espagnole [2] » Les polémiques suscitées par cette attitude des membres du Conseil fédéral s’envenimèrent, et aboutirent à ce résultat, que la Fédé-

  1. Sur ce point, les avis furent partagés, et il y eut des internationaux, anarchistes très sincères, qui approuvèrent le contenu de la lettre des rédacteurs de Emancipación. Lorenzo m’a écrit à ce sujet (28 décembre 1905) : « C’est à Grenade que je lus, dans la Igualidad, journal de Maurid, la lettre de la Emancipación au Congrès du parti républicain fédéral. Je me rappelle que je n’avais eu, à l’avance, aucune connaissance de la chose, et l’impression que la lettre me causa fut favorable, parce qu’il me sembla qu’elle pouvait être un moyen de dissiper les illusions politiques des travailleurs. »
  2. En racontant à leur façon cet incident, les rédacteurs de la brochure L’Alliance ont essayé de faire croire que la fédération madrilène (dont ils font un instrument docile aux mains de la Alianza, quoique sachant mieux que personne qu’à Madrid les hommes de la Alianza étaient précisément les rédacteurs de la Emancipación) était l’alliée des républicains, et que si le Conseil local de cette Fédération désavoua la lettre des rédacteurs de la Emancipacióndu 25 février, ce fut par complaisance pour les républicains. Voici le roman abracadabrant qu’ils offrent à la crédulité de leurs lecteurs : « Four enlever au peuple toute illusion sur la phraséologie pseudo-socialiste des républicains, les rédacteurs de la Emancipación, qui étaient en même temps les membres du Conseil fédéral, adressèrent aux représentants du parti républicain fédéraliste, réunis en Congrès à Madrid, une lettre dans laquelle ils leur demandèrent des mesures pratiques et les sommèrent de se déclarer sur le programme de l’Internationale. C’était porter un coup terrible au parti républicain ; l’Alliance se chargea de l’atténuer, car elle, au contraire, était liguée avec les républicains. Après l’altitude du Conseil fédéral vis-à-vis du parti républicain, laquelle déjouait tous ses plans, l’Alliance résolut de le perdre. » (L’Alliance, etc., pages 34 et 35.) On a peine à concevoir pareil jésuitisme, même de la part d’Engels et de Lafargue.