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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/600

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Malon ; puis, sur son désir d’aller visiter quelque Section de nos Montagnes, je l’engageai à se rendre à Sonvillier et lui donnai une lettre pour Schwitzguébel. Il partit donc pour le « Vallon » :


De Neuchâtel j’allai à Sonvillier. Dans une vallée du Jura [le Val de Saint-Imier] se trouve une succession de petites villes et de villages dont la population, de langue française, est adonnée à l’industrie de l’horlogerie ; des familles entières, à cette époque, travaillaient dans de petits ateliers. C’est dans l’un de ces ateliers que se trouvait le militant auquel Guillaume m’avait adressé, Adhémar Schwitzguébel, avec qui, plus tard, je me liai aussi très intimement. Il était assis au milieu d’une demi-douzaine de jeunes gens, occupés à graver des boîtes de montre d’or et d’argent. On me fit asseoir sur un banc ou sur une table, et bientôt nous fûmes tous engagés dans une conversation animée sur le socialisme, le gouvernement ou l’absence de gouvernement, et le futur Congrès. Le soir, comme nous nous rendions au village voisin [Saint-Imier], une violente tempête de neige faisait rage, nous aveuglant et glaçant le sang dans nos veines. Mais, malgré la tempête, une cinquantaine d’horlogers, hommes d’âge pour la plupart, venus des localités voisines, dont quelques-unes étaient distantes de plus de deux lieues, vinrent prendre part à une petite réunion qui avait été convoquée pour ce jour-là.

... L’absence d’une distinction entre les « chefs » (the leaders) et la « masse » (the masses), dans la Fédération jurassienne, produisait ce résultat, qu’il n’était pas une question sur laquelle chaque membre de la Fédération ne s’efforçât de se former une opinion personnelle et indépendante. Je vis qu’ici les ouvriers n’étaient pas une « masse » dirigée par quelques hommes qui la faisaient servir aux fins de leur politique ; leurs « chefs » étaient simplement les plus actifs parmi leurs camarades, — des hommes d’initiative plutôt que des chefs. La clarté de vues, la solidité de jugement, la faculté d’analyser des questions sociales compliquées, que j’observai parmi ces ouvriers, en particulier parmi ceux qui étaient déjà d’un certain âge, firent sur moi une profonde impression ; et je suis fermement persuadé que si la Fédération jurassienne a joué un rôle prépondérant (prominent) dans le développement du socialisme, ce n’est pas seulement à cause des idées anti-gouvernementales et fédéralistes dont elle a été le champion, mais aussi à cause de l’expression donnée à ces idées par le bon sens des horlogers du Jura. Sans leur aide, ces conceptions auraient pu rester longtemps à l’état de simples abstractions.

Les côtés théoriques de l’anarchisme, qui commençaient alors à être formulés dans la Fédération jurassienne, en particulier par Bakounine ; la critique du socialisme d’État ; la crainte d’un despotisme économique, bien plus dangereux que le simple despotisme politique ; le caractère révolutionnaire de la propagande, — tout cela frappa vivement mon esprit. Mais les relations égalitaires que je trouvai dans le Jura, l’indépendance d’idée et d’expression que je vis développée parmi les ouvriers, et leur dévouement sans réserve à la cause, agirent plus fortement encore sur mes sentiments ; et quand je revins des Montagnes, après un séjour d’une semaine au milieu des horlogers, mes opinions sur le socialisme étaient fixées.


Il m’a paru intéressant de reproduire les lignes qui précèdent, pour constater l’impression reçue par un témoin impartial, qui avait voulu voir