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poignées de main. Mais nous reviendrons le trouver dans un meilleur moment. Il y a d'ailleurs ici toute cette aristocratie — et il regardait les cravates blanches — qui donne à cette réception un air officiel, en sorte que Garibaldi ne se sentira pas trop à son aise dans ce salon. »

À ce moment le major Frigyesi s'approcha d'un petit garçon qui appartenait à l'une des belles dames. Il le prit par la main et le conduisit vers la porte de la chambre où se trouvait Garibaldi, en lui disant :

« Entre, mon ami, le général sera content de te voir. Tu lui donneras la main et tu lui diras : Bonjour, mon général. »

L'enfant, sans s'intimider, pénétra tout seul dans la pièce voisine. Nous le suivîmes des yeux avec émotion, et notre regard restait attaché à la porte qu'il venait de franchir, de l'autre côté de laquelle se trouvait Garibaldi.

Frigyesi revint ensuite à nous, et nous dit :

« Le général va entrer, et c'est vous qu'il recevra en premier lieu. Lorsqu'il vous tendra la main, il faudra prendre garde de la serrer trop fort, car il souffre à la main droite d'une arthrite et des suites d'une blessure qu'il a reçue l'été passé [1]. »

Nous nous étions levés, et nous formions un groupe d'une dizaine de personnes, près de la porte par où Garibaldi devait entrer. Le beau monde qui remplissait le milieu et le fond du salon regardait avec une curiosité un peu dédaigneuse ces gens qui osaient se présenter dans un palais en costume de travail.

Soudain Garibaldi entra, seul. Un frémissement courut dans les groupes. Il avait la tête nue, et était vêtu de la chemise rouge et du pantalon bleu. Il me sembla voir marcher ce portrait que chacun connaît, et qui représente le général debout sur les rochers de son île, une de ses mains sur la poitrine.

Garibaldi est de taille moyenne ; il a les jambes un peu arquées par l'usage du cheval. Sa barbe blonde grisonne à peine, mais il a déjà le haut du front chauve.

Stampa s'avança vers lui et lui dit en italien qui nous étions. Garibaldi vint à nous et nous dit en français, sans aucun accent étranger :

« J'ai beaucoup de plaisir à vous voir. »

Et il donna à chacun de nous une poignée de main.

Coullery lui adressa la parole à peu près en ces termes :

« Citoyen, nous venons vous exprimer nos sympathies. Nous sommes des délégués de sociétés ouvrières de différents pays. Nous vous aimons, parce que nous savons que vous avez toujours combattu pour la liberté, la justice et la démocratie, sans aucune préoccupation personnelle. Nous admirons votre vie de dévouement désintéressé. Aussi vous êtes pour nous un frère. »

Garibaldi répondit à Coullery, en lui tendant de nouveau la main :

« Je vous remercie pour ce témoignage de sympathie, et j'accepte votre fraternité. »

Plusieurs voix dirent alors : « Citoyen, ce sont nos sentiments à tous, — nous vous aimons, — nous vous admirons. »

À chacun de nous, Garibaldi adressa quelques paroles de remerciement, en les accompagnant d'un cordial serrement de main. Odger

  1. Pendant la campagne du Trentin.