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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/598

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Le premier article de ce n° 4 était consacré à la commémoration du 18 mars. C’était la première fois que revenait l’anniversaire de l’insurrection communaliste ; je disais à ce sujet :


Le 18 Mars a coûté trop cher au prolétariat pour que ce puisse être pour nous un anniversaire de réjouissance. Non, cette date, qui inaugure la tragique histoire de la Commune de Paris, ne réveille que des pensées graves et tristes : le souvenir du droit écrasé et du mal triomphant.

Il ne faut pas se faire des illusions : au point de vue pratique, le 18 Mars a gravement compromis la cause de la Révolution, dont l’avènement se trouve, par la défaite de la Commune de Paris, ajourné de bien des années peut-être.

Mais de ce désastre il reste au moins un résultat acquis : l’idée révolutionnaire socialiste est enfin sortie des abstractions de la théorie, elle est pour la première fois apparue au monde sous une forme concrète. Les socialistes ont passé des régions de l’idée dans celles de l’action.


Une correspondance de Paris, écrite pour nous par Lanjalley, annonçait que « les chambres syndicales ouvrières se reformaient l’une après l’autre » ; mais, ajoutait-elle, « les décisions de la Conférence de Londres, en jetant le trouble dans les esprits, ont beaucoup entravé notre propagande... Certains organes ont prêté leur publicité (quelquefois sous l’inspiration directe de Londres) pour faire prendre le change à nos véritables amis sur la cause réelle de nos différends. »

Un article relatif au Congrès du Fascio operaio, qui s’était réuni à Bologne le 17 mars, rectifiait une erreur dans laquelle ce Congrès était tombé relativement à la Fédération jurassienne : il en sera parlé plus loin (p. 268).


C’est pendant que j’étais occupé à autographier ce quatrième numéro — le premier article seul, Le 18 Mars, a été autographié par une autre main que la mienne, celle d’un camarade qui, si je me souviens bien, était le graveur A. Girard — que je reçus la visite d’un jeune Russe venu en Occident pour étudier le mouvement socialiste, le prince Pierre Kropotkine [1].

Je n’ai pas à faire le portrait de mon ami Pierre Kropotkine ; il l’a tracé lui-même dans un livre que tous mes lecteurs connaissent. Élevé au corps des pages, puis officier de cosaques en Sibérie pendant cinq ans, il avait quitté en 1867 le service militaire, et depuis ce moment il habitait Saint-Pétersbourg, où il suivait des cours à l’université et s’occupait de recherches scientifiques, et spécialement géographiques et géologiques ; membre de la Société russe de géographie, il était devenu secrétaire de la section de géographie physique. Au commencement de 1872 (il avait alors trente ans), la question sociale s’imposant à son esprit, il résolut de faire un voyage en Occident (Suisse et Belgique). La belle-sœur de son frère aîné Alexandre, Mme Lavrof, se trouvait depuis quelque temps à Zürich, où il y avait, déjà à cette époque, une véritable colonie d’étudiants et d’étudiantes russes : ce fut donc par Zürich que Pierre commença son exploration.

Il a raconté lui-même comment, enfermé dans une petite chambre du quartier de l’Oberstrass, il lut pendant des jours et des nuits les brassées de livres et de collections de journaux que lui apportait Mme Lavrof, pour apprendre à connaître l’Internationale. « Plus je lisais, plus je m’apercevais que j’avais devant moi un monde nouveau, inconnu pour moi, et

  1. Prononcer « Krapôtkine ».