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au Cercle, nous faisant raconter la splendide réception que Genève avait faite la veille à Garibaldi, lorsque Stampa rentra. Il était suivi de deux personnages qu'il nous présenta. L'un, vêtu d'un long pardessus gris, avec un chapeau de feutre, était un homme de haute taille, à la barbe noire épaisse, à l'air résolu : c'était le fameux fra Pantaleo, le moine garibaldien qui avait accompagné les Mille à Marsala et qui avait fait avec eux la campagne de Sicile. L'autre était un jeune homme, ancien officier garibaldien, qui habite Paris, et dont j'ai oublié le nom.

Stampa nous dit que Garibaldi venait de prendre un bain, et qu'il dormait en ce moment, mais que nous lui serions présentés à une heure.

Il était onze heures, et l'air du lac nous avait donné de l'appétit. La plupart de nos compagnons étaient partis en quête de logements. Pour moi, je m'attablai devant un frugal dîner [1], en compagnie de Stampa, de fra Pantaleo, de l'officier garibaldien et de Coullery. De Paepe, resté avec nous, nous regarda faire.

C'est une étrange organisation que celle de De Paepe. On ne sait ni quand il dort, ni quand il mange. C'est le plus acharné travailleur que je connaisse. Je l'avais admiré déjà à Lausanne ; je l'admirai plus encore à Genève, où je fus son camarade de chambre. À Lausanne, je l'avais vu, sur la question de la propriété collective du sol, tenir tête à Tolain, à Chemalé, à Longuet et à Coullery, réunis contre lui ; sa parole calme, sévère, admirablement nette et claire, avait une véritable éloquence. Je l'avais vu ensuite, au banquet de clôture du Congrès, arracher des larmes aux femmes et faire tressaillir les hommes en chantant la célèbre chanson de Lachambeaudie :

Ne parlez pas de liberté :
La pauvreté, c'est l'esclavage.

J'essayai d'engager la conversation avec fra Pantaleo ; mais il ne savait pas trois mots de français. Heureusement que l'officier, qui parlait cette langue avec facilité, vint à mon secours. Il me raconta quelques souvenirs de l'expédition de Sicile.

« Si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, me dit-il, dans sa robe de moine, avec un poignard et un revolver à la ceinture, dans des endroits où il faisait diablement chaud, vous ne pourriez plus l'oublier. Aussi est-il devenu populaire en Italie. Quand le général Garibaldi fit son entrée à Milan, fra Pantaleo était à côté de lui, dans sa voiture, et il avait une si belle tournure, un air si martial, que ce n'était pas Garibaldi que les femmes regardaient, c'était Pantaleo. »

Pendant que son camarade me parlait ainsi, fra Pantaleo, qui ne comprenait pas ce qu'il disait, découpait gravement une aile de poulet, sans mot dire.

Le dîner fini, je me dirigeai avec De Paepe vers un petit hôtel situé au delà de la gare, après avoir pris rendez-vous avec Stampa pour une heure au Café des touristes. Nous retrouvâmes à notre hôtel les délégués de la Reform League, Cremer et Odger ; ce sont de simples ouvriers anglais, qui sont désignés pour faire partie du nouveau Parlement. De Paepe et moi ne fîmes que prendre posses-

  1. Déjeuner.