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assez bourgeois, assez positifs, assez hommes d’affaires, tous n’avez pas assez de régularité, de ponctualité, enfin toutes ces qualités fort ridicules, si tu veux, mais essentielles dans toute organisation ; vous êtes paresseux, volages, étourdis, capricieux comme des artistes. Et je vois, hélas ! qu’il n’y a rien à faire pour vous convertir à des pratiques moins fantaisistes : un Maure changerait-il sa peau et un léopard ses taches ?

2° Persistez-vous à créer une nouvelle Section ? Je te répète qu’à mes yeux c’est une très grande faute, que cela détruit tout le bien qu’aurait fait la dissolution de l’Alliance. Il faut, suivant moi, demander l’entrée dans la Section centrale de Genève, il faut que vous soyez refusés, refusés avec bruit, avec scandale ; il faut que vous mettiez ainsi vos adversaires complètement dans leurs torts ; il faut que cela soit publiquement constaté, que cela crève les yeux à tout le monde, et surtout aux Français réfugiés, — et alors vous ferez ce que vous voudrez : vous fonderez une Section, ou, comme le propose Michel, vous vous affilierez à celle de Saint-Imier ; mais je serais plutôt d’avis de vous grouper entre vous à Genève ; peut-être même serait-il mieux d’attendre la Conférence de Londres avant de reformer une Section, et de vous présenter devant cette Conférence comme des membres de l’Internationale repoussés par la Section centrale [de Genève] sans motif valable...

J’ai modifié mes idées à l’égard de la suppression du Conseil général. Il me semble que si nous pouvions faire la paix avec lui, cela vaudrait encore mieux, pour le moment, que d’amener une guerre générale.

En outre, les renseignements contenus dans la lettre de Robin, et tout ce qui s’est passé depuis mon voyage à Genève, me font penser que notre proposition [1] ne serait pas votée [2], et qu’en outre on y verrait tout simplement une conspiration organisée par Bakounine contre Marx. Or, tout en défendant énergiquement la personnalité de Michel contre les calomnies de nos sales ennemis, je suis d’avis qu’il faut éviter tout ce qui pourrait faire dire aux autres : Ah ! ce sont des agents de Bakounine !

Et à propos de Michel, as-tu vu dans la Liberté d’hier sa lettre à Mazzini ? Je suis enchanté que la Liberté l’ait insérée. Il y aura encore, je l’espère, moyen de s’entendre avec les Belges...


Joukovsky répondit sur un ton piqué à ma semonce relative à sa négligence. Mais sa réponse, écrite le lundi 21, mit une semaine à me parvenir, parce qu’il avait oublié de la jeter à la poste. Je la reçus le samedi 26 au soir, et le lendemain je lui écrivis ceci [3] :


Neuchâtel, 27 août 1871.

Mon cher Jouk.

Vraiment tu me fais rire. Tu te fâches parce que je t’appelle artiste, que je me plains de ton manque de régularité dans la correspondance, que je constate que tu n’as pas les qualités d’un bourgeois ponctuel et méticuleux, tandis que tu as celles — fort appréciées par moi d’ailleurs — d’une imagination riche et féconde, mais capricieuse : tu te fâches,

  1. De supprimer le Conseil général.
  2. Par les délégués de l’Internationale réunis en Conférence ou en Congrès.
  3. D’après l’original que m’a remis en 1905 Mme Joukovsky.