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déjà du commencement du mois : il avait été retenu par le manque de ressources ; dès qu’il eut de l’argent, il partit. Il venait se concerter avec nous, sans idées arrêtées sur ce qu’il pouvait y avoir à faire ; et c’était aux Montagnes qu’il établissait son quartier général, parce qu’il comptait y trouver des hommes d’action, et non à Genève où, en dehors d’une poignée d’amis, il n’aurait rencontré qu’hostilité et bavardage.

Un nouveau mouvement se préparait à Lyon. Il eut lieu le dimanche 30 avril, jour fixé pour les élections municipales. Des placards imprimés à Genève, chez Czerniecki (Joukovsky s’était chargé d’en corriger les épreuves, et, comme on le verra plus loin, s’acquitta fort mal de ce soin), furent emportés à Lyon par Albert Leblanc et un jeune canut, Camille Camet : mais Leblanc fut arrêté à Bellegarde le 29, Camet seul put arriver à destination. L’insurrection commença le dimanche après-midi, dans le quartier de la Guillotière, où une Commune provisoire (composée de neuf délégués des groupes révolutionnaires, Rivoire, tisseur, Bergeron, tisseur, Brugnot, Gaspard Blanc, Bouret, charpentier, Tacussel, serrurier, Pelea, tulliste, Velay, tulliste, Audouard, tailleur), s’installa à la mairie du faubourg, pendant que le quartier se hérissait de barricades. La troupe marcha contre les insurgés avec des mitrailleuses ; on se battit pendant la nuit du dimanche au lundi [1], et le lundi matin l’insurrection était vaincue à la Guillotière. Elle recommençait aussitôt à la Croix-Rousse, où on fit battre la générale et sonner le tocsin, et où une commission exécutive (Raymond, tisseur, Pochon, comptable, Drevet, tisseur, Gaspard Blanc, Guittat, ferblantier) organisait la résistance. Pendant la matinée du lundi 1er mai, on construisit des barricades, on coupa la ligne du chemin de fer de Sathonay ; mais la garde nationale ne répondit pas à l’appel que la commission exécutive lui adressait [2], et dans l’après-midi la mairie de la Croix- Rousse était occupée par la troupe et les barricades démolies.

En lisant ce jour-là (lundi) dans les journaux les nouvelles du mouvement du dimanche, j’étais parti pour Genève; arrivé le soir, je conférai aussitôt avec Perron et Joukovsky : je voulais me rendre à Lyon. Après quelques heures de repos dans un petit hôtel du quartier des Pâquis, comme j’arrivais, le mardi matin, à la gare de Cornavin pour y prendre le train, j’appris l’échec définitif de la tentative des révolutionnaires lyonnais. En triomphant, la réaction bourgeoise jeta aux vaincus ses calomnies habituelles : le maire de la Guillotière et le maire de Lyon représentèrent, dans des proclamations et des lettres aux journaux, le mouvement comme l’œuvre des ennemis de la République, qui « provoquaient ces agitations dans un but de restauration monarchique ».

Le n° 4 de la Solidarité — ce fut le dernier — parut le 12 mai. Il contient un long article intitulé Les amis de l’Ordre, dû, je crois, à quelque réfugié français du Midi ; un second article intitulé Du suffrage universel, qui est de Schwitzguébel ; puis le compte-rendu de deux réunions tenues à Genève, au Temple-Unique, les 8 et 15 avril. La première avait été une réunion d’ouvriers de langue allemande, où parlèrent entre autres Gutsmann, J.-Ph. Becker, le Dr Boruttau ; un membre de la Section de l’Alliance, Lindegger, avait été admis à y prendre aussi la parole, et y avait prononcé un discours énergique. La réunion du 15 avril avait été convoquée par

  1. « Comme toujours, » — dit un écrivain réactionnaire, — les femmes se montrèrent les plus acharnées ; on vit de ces furies, les cheveux au vent, les mains tachées de sang, courir de barricade en barricade, exciter les hommes et leur distribuer des cartouches. » (Oscar Testut.)
  2. Cet appel disait : « Le sang a coulé dans notre ville. Une réaction infâme a forcé les soldats à mitrailler leurs frères et les vôtres... Les gardes nationaux de la Croix-Rousse sont convoqués, en armes, aujourd’hui, à quatre heures du soir... ; par leur nombre et leur attitude les soldats-citoyens imposeront à leurs frères de l’armée régulière les sentiments de fraternité qu’ils sont en droit d’attendre d’eux... Pas un de vous ne manquera à l’appel, et votre union sera un sûr garant qu’il n’y aura plus de sang versé ! »