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parler de toutes les questions concernant le capital et le travail ; tandis que si l’on avait pris pour point de départ, comme dans la proposition primitive de Schwvitzguébel, une étude intitulée Travail et capital, on n’aurait pu donner que quelque chose de très insuffisant au point de vue scientifique, et que les ouvriers liraient peu. Il avait donc été résolu de publier une première série de quatre brochures intitulées : Les caisses de résistance ; La coopération ; Le crédit ; La propriété. C’est là, ajoutait Schwitzguébel, la série qui a paru la plus méthodique, parce qu’elle correspond aux manifestations successives de la pensée ouvrière : en effet, ce sont les caisses de résistance qui ont donné naissance à l’Internationale, et qui forment la base de toute organisation ouvrière ; puis est venue la coopération, puis le mutuellisme (crédit), puis le collectivisme (propriété). On publierait ensuite une seconde série, « rentrant dans ce que l’on peut appeler l’ordre révolutionnaire » ; mais il fallait attendre les expériences qui seraient faites avec les premières brochures [1].


Cependant, en France, les élections pour la nomination de l’Assemblée nationale, qui devait siéger à Bordeaux, avaient eu lieu le 8 février. Le 14 j’écrivais à Joukovsky :


Il paraît qu’à Paris les rouges ont eu le dessus. C’est toujours une consolation relative ; car si Paris eût voté pour les Orléans ou les Bonaparte, il ne serait resté qu’à se couvrir la tête de cendre. La Constituante ne fera rien de bon, on le sait ; et cependant il sera intéressant d’entendre encore une fois la voix de Louis Blanc, de Quinet, de Pyat, et peut-être aussi celle de quelques internationaux ; car on parle de Varlin, Johannard, Assi, etc., comme candidats, et j’ignore s’ils n’ont pas été élus.


Dans sa lettre du 7 février, Schwitzguébel disait à Joukovsky, à propos de la future Assemblée nationale, et de la « guerre à outrance » que réclamaient la plupart des républicains avancés : « Que penses-tu de la situation ? Voici ma manière de voir : Ce n’est pas l’honneur français qu’il faut sauver, c’est la Révolution ; or, la résistance à outrance me paraît être l’épuisement, sans utilité, des forces révolutionnaires de France. Le mieux serait donc la paix ; puis, les Prussiens partis, envoyer au diable la Constituante et constituer les Communes. Si tu crois que c’est en effet la route à suivre, emploie l’influence que tu peux avoir auprès de nos amis français pour leur faire comprendre cette idée. »


Dans la seconde moitié de février, F. Buisson arriva de Paris et passa deux ou trois jours à Neuchâtel. Je le vis chez mes parents, et je déjeunai un jour chez lui : il me donna des nouvelles de la plupart des militants de l’internationale, qu’il avait appris à connaître ; il s’était trouvé à la manifestation du 22 janvier, dans les rangs d’un bataillon des Batignolles, avec Varlin et Malon ; il avait fondé, dans le 17e arrondissement, sous le patronage de la municipalité, un orphelinat où avaient été recueillis pendant le siège un certain nombre d’enfants ; il cherchait un collaborateur pour cette œuvre d’enseignement populaire, et il me proposa d’entrer dans l’établissement comme instituteur pour y travailler à ses côtés à la grande cause de l’émancipation du peuple par l’éducation. Il parlait avec une chaleur d’apôtre, évoquant le souvenir de Pestalozzi à Stanz ; son enthousiasme me gagna, et l’idée d’aller à Paris, au foyer de l’action révolutionnaire, me joindre aux amis qui travaillaient, infatigables, à donner à l’Internationale une organisation solide, me souriait. J’acceptai donc la proposition. Nous devions partir le soir même ; et il était entendu que le mois

  1. La lettre de Schwitzguébel a été retrouvée par Netttau, qui en a publié l’analyse, note 2460.