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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/401

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préparant à manger pour le bébé ; enfin, au bout de quelques jours, l’objet perdu se retrouva, mais déjà l’Allemand et sa femme avaient continué leur route, et je dus expédier la machine à l’adresse qu’ils m’avaient laissée. C’était comme le prologue des malheurs qu’allait enfanter la guerre ; nous devions en voir bien d’autres.

Un des premiers résultats de la guerre, pour nous, fut de diminuer subitement le nombre des abonnés de la Solidarité : beaucoup de membres de l’Internationale avaient été appelés au service militaire ; tous se trouvaient atteints par la crise industrielle qu’avaient produite les événements. Il fallait prendre un parti. Bakounine, en passant par Neuchâtel le 24 juillet, s’était montré optimiste ; il m’avait affirmé qu’à Genève nous allions gagner de nombreux abonnés, à cause du mécontentement qu’avait produit l’attitude des meneurs du Temple-Unique dans la question de la grève. Pour moi, sceptique à cet égard [1], je proposai au Comité fédéral de faire paraître la Solidarité en demi-feuille seulement, pendant le temps que durerait la crise ; une réduction à deux pages valait mieux, pensais-je, qu’une diminution de format, parce que les lecteurs verraient par là qu’il ne s’agissait que d’une mesure temporaire. Ma proposition fut acceptée, et le numéro du 30 juillet parut en demi-feuille. Dans le numéro suivant, un lecteur (c’était moi) indiqua que le remède à la situation serait de rendre l’abonnement au journal obligatoire dans toutes les Sections, comme il l’était déjà dans la Section centrale du district de Courtelary. Le 5 août, une circulaire du Comité fédéral invita les Sections à établir dans leur sein l’abonnement obligatoire, en ajoutant : « Il faut qu’un membre de l’Internationale sache sacrifier même une partie de son nécessaire pour soutenir le principe ». Moins d’un mois après, la Solidarité pouvait dire (numéro du 3 septembre) : « Nous avons tout lieu de croire que la situation de notre journal se sera bientôt améliorée. Déjà la Section centrale du district de Courtelary, toujours la première lorsqu’il s’agit de donner des preuves de dévouement à la cause, a pris des décisions qui montrent la ferme volonté de ne pas laisser péricliter notre organe : on sait que dans cette Section l’abonnement est obligatoire ; en outre, la dernière assemblée générale a décidé que la caisse de la Section paierait pour le trimestre courant l’abonnement de ceux des membres de la Section qui se trouvent ou qui se sont trouvés au service militaire ; de plus, la Section a pris dix abonnements collectifs, dont les exemplaires seront distribués pour servir à la propagande. Espérons que nous aurons bientôt d’aussi bonnes nouvelles à enregistrer des autres Sections. » Je ne me doutais pas, en écrivant ces lignes, que le numéro où elles devaient paraître serait le dernier. Mais n’anticipons pas et revenons à la France.


Les condamnés du 5 juillet, à Paris, avaient dû, pour la plupart, se constituer prisonniers ; et de nouvelles poursuites étaient intentées à

  1. J’écrivais à Joukovsky le 26 juillet : « Quelle est ton opinion sur la nouvelle situation à Genève ? Michel croit que Grosselin, Perret et Cie ont fini leur règne, que les bâtiments vont venir à nous, que l’Égalité est définitivement morte, que la Solidarité va faire des masses d’abonnés. Pour moi, je ne crois rien de tout cela, jusqu’à ce que j’aie vu des faits. » (Nettlau. p. 402.) Bakounine, d’autre part, de retour à Locarno, écrivait au même Joukovsky, le 28 : « Je t’ai annoncé avant-hier l’intention de Guillaume de réduire la Solidarité de moitié, d’une feuille entière à une demi-feuille. Cette réduction est indispensable, parce que le déficit atteint déjà 800 francs environ, et que le nombre des abonnés a diminué par suite du départ de beaucoup d’ouvriers appelés au service militaire. Il est nécessaire de s’occuper activement de faire à Genève de la propagande pour le journal : il faut faire plus que le possible, — l’impossible. » Une réflexion qui aurait pu nous venir à l’esprit, c’est que si, au lieu de nous saigner à blanc pour les grévistes de Geneve et d’envoyer aux hommes du Temple-Unique, qui ne nous en surent aucun gré, tout l’argent que nous avions pu réunir, nous eussions appliqué nos ressources à nos propres besoins, la Solidarité n’aurait pas eu de déficit : mais personne ne songea à faire cette remarque.