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cesserait de paraître, et que ses abonnés seraient servis par la Solidarité jusqu'à la fin de leur abonnement.

J'avais prévu que les fonctions de rédacteur de l'organe fédéral m'imposeraient des devoirs pénibles ; mais je dois avouer que je ne m'étais pas attendu à me voir en butte aux lâches insinuations, aux injures écœurantes dont je fus immédiatement assailli dans les colonnes de l’Égalité par la plume d'Outine. Quand je reçus, le dimanche de Pâques, au matin, l’Égalité du samedi 16 avril, je restai d'abord consterné de tant de méchanceté et de mauvaise foi : être vilipendé par le journal même que nous avions fondé quinze mois auparavant, dans la concorde fraternelle et la juvénile confiance en l'avenir ; voir notre chère Égalité, où Bakounine, De Paepe, Eccarius, Varlin, Perron, avaient tenu la plume aux applaudissements de tout le prolétariat international, devenue l'officine où un misérable insulteur distillait sa bave, était-ce possible ? Sous le coup de cette impression douloureuse, j'écrivis, pour la publier dans la Solidarité, une lettre où j'exprimais en termes trop émus tout mon chagrin. Mais après un moment d'abattement, je repris courage, je déchirai ma lettre, et j'en rédigeai une autre, beaucoup plus calme, dans laquelle, après avoir relevé sans amertume ni émotion les vilaines paroles du journal genevois, je disais simplement : « Je remets le soin de ma défense à ceux qui connaissent ma vie privée comme ma vie publique, que ce soient des amis ou des adversaires ; et je place en particulier mon honneur sous la sauvegarde de notre digne et respecté père Meuron » (Solidarité du 23 avril 1870).


Maintenant que le lecteur sait comment se produisit la scission de la Fédération romande et connaît les faits tels qu'ils se sont passés, il faut qu'il lise la façon dont Marx[1] a eu l'audace de présenter les choses. Voici le récit, écrit par lui, qui se trouve dans le pamphlet L'Alliance de la démocratie socialiste et l'Association internationale des travailleurs (Londres et Hambourg, 1873, p. 19) :


À l'ouverture du Congrès, deux délégués de la Section de l'Alliance [2] demandèrent leur admission. Les délégués genevois proposèrent le renvoi de cette question à la fin du Congrès et la discussion immédiate du programme comme plus importante. Ils déclarèrent que leur mandat impératif leur ordonnait de se retirer plutôt que d'admettre cette Section dans leur groupe, vu les intrigues et les tendances dominatrices des hommes de l'Alliance, et que voter l'admission de l'Alliance, c'était voter la scission dans la Fédération romande. Mais l'Alliance ne voulut pas laisser échapper cette occasion. Le voisinage de ses petites Sections du Jura [3] lui avait permis de se procurer une faible majorité fictive. Genève et les grands centres de l'Internationale n'étant que très faiblement représentés [4]. Sur l'instance (sic) de Guillaume et de Schwitzguébel, elle fut admise par une majorité contestée d'une ou deux voix [5]. Les délégués de Genève

  1. [Errata et Addenda du Tome III : À cet endroit (de même que plus loin, aux pages 101 et 208), j’ai parlé de la brochure L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs en l’attribuant à Marx seul. On voudra bien rectifier cette erreur, en se reportant à ce qui est dit dans la note 1 de la p. 274 du tome II].
  2. Il n'y avait qu'un seul délégué de la Section de l'Alliance, Joukovsky.
  3. Marx parle des Sections du Jura comme si c'étaient des Sections de l'Alliance ! Que dire d'une semblable mauvaise foi ? Il qualifie les Sections du Jura de « petites » : or, chacune des Sections centrales du Locle, de Neuchâtel, du district de Courtelary, de Bienne, de Moutier, comptait autant de membres qu'en pouvait compter, en moyenne, l'une ou l'autre des Sections de Genève ; et il en était de même des Sections de corps de métiers, graveurs, guillocheurs. monteurs de boîtes, menuisiers.
  4. Marx veut faire croire qu'il se trouvait, en dehors du Jura naturellement, plusieurs « grands centres » insuffisamment représentés au Congrès. Ces « grands centres » sont tout bonnement de son invention : sauf Genève, il n'existait dans la Suisse française aucune localité qu'on pût qualifier de « grand centre de l'Internationale ».
  5. Le vote donna pour résultat 21 oui contre 18 non, et cette majorité ne fut nullement contestée par la minorité. Il n'y eut de réclamations que de notre côté : nous fîmes observer qu'on eût dû compter en réalité 22 oui contre 17 non, puisque le délégué Baumann, qui s'était joint à la minorité, avait reçu le mandat impératif de voter oui. Marx savait très bien cela : pourquoi parle-t-il de « majorité contestée d'une ou deux voix » ?