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de Genève à ne pas abandonner la Fédération romande » ; et il choisit pour cette mission un jeune ouvrier nouvellement entré dans l'Internationale, Cagnon, l'un des délégués de la Section centrale de Courtelary, qui s'était fait remarquer au Congrès par son ardeur de néophyte et un étalage exubérant de rhétorique sentimentale. Le Comité fédéral adjoignit à Cagnon deux de ses membres, Heng et Chevalley, tous deux connus à Genève. Les trois envoyés obtinrent d'être entendus dans une assemblée générale qui eut lieu au Temple-Unique le dimanche matin 10 avril : mais ils se heurtèrent à d'insurmontables préventions. Les délégués genevois, en revenant de la Chaux-de-Fonds, avaient, pour justifier, devant l'opinion des Sections de Genève, la scission qu'ils avaient provoquée, répandu immédiatement des récits mensongers, qui avaient été trop facilement acceptés ; ils avaient pris le parti de nier purement et simplement les faits les plus avérés. « Le compte-rendu que donne de l'assemblée [du 10 avril] l’Égalité du 16 avril, compte-rendu où les discours des orateurs de la majorité sont dénaturés de la façon la plus éhontée, peut servir du moins à constater l'attitude prise par les meneurs de Genève, puisque ce sont eux qui l'ont rédigé. Or, d'après ce compte-rendu, les délégués genevois déclarèrent : qu'il était faux qu'on eût crié À bas les collectivistes ; qu'il était faux que la majorité, réunie au café Vonkænel, eût fait des démarches conciliantes auprès de la minorité ; qu'il était faux qu'Outine eût dit qu'il ferait guillotiner Bakounine s'il en avait le pouvoir [1]. » Bakounine prit aussi la parole dans cette assemblée des Sections genevoises, et put constater que sa popularité à Genève, si grande l'année précédente, était désormais finie. Ni Perron, ni Brosset ne parurent ; et leur abstention fut pour nous d'autant plus inexplicable que, quelques jours auparavant, dans une lettre adressée Aux intimes amis [2], Bakounine nous les avait représentés comme très zélés et prêts à se jeter dans la lutte. « Brosset est tout nôtre, — avait-il écrit, — il est ravi de ce qui vient d'arriver [3] ; je ne parle pas de Perron, c'est entendu. Il est fort heureux que ni l'un ni l'autre n'aient pris part à ce Congrès. De cette manière ils ont, tous les deux, une position beaucoup plus libre, une apparence beaucoup plus indépendante et désintéressée devant les ouvriers du bâtiment... Quant à moi, après avoir consulté ces deux amis : Perron et Brosset, et Monchal aussi (ce dernier, fatigué de sa longue inaction, veut et va nous donner un bon coup de main dans cette lutte), d'accord avec tous j'ai décidé de ne pas encore me montrer, aussi longtemps que les amis ne m'auront pas dit que le moment est venu de payer de ma personne. Mais comptez sur moi, je suis là. » Le 10 avril, le moment était venu, paraît-il : mais, ce jour-là, ceux du concours desquels Bakounine se croyait certain le laissèrent seul sur la brèche.

À quelques jours de là, le 16, sur la proposition d'Outine, la Section centrale de Genève décidait de mettre en accusation Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland [4], qui, tous les quatre, étaient à la fois membres de la Section centrale et membres de la Section de l'Alliance. Il s'agissait de les expulser de l'Internationale. Et en effet, au mois d'août suivant, après une comédie judiciaire, la Section centrale de Genève prononça, comme on le verra, leur expulsion (voir pages 75-76).

De son côté, la Section centrale de la Chaux-de-Fonds — la Section coulleryste, celle dont les membres avaient brutalement chassé le Congrès romand du lieu de ses séances — fit rayer de la liste des membres du Cercle ouvrier tous les internationaux qui faisaient partie de la Section de propagande ; et quelques-uns de ceux-ci, qui étaient à la fois membres

  1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 140.
  2. Lettre du 6 avril 1870, citée par Nettlau.
  3. C'est-à-dire du triomphe des collectivistes au Congrès.
  4. Henry Sutherland, âgé alors de dix-huit ans, était le fils d'une dame anglaise devenue la seconde femme d'Ogaref.