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Page:James Guillaume - L'Internationale, I et II.djvu/310

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à faire la propagande spéciale de la science occulte bakouninienne [Bakunin' sche Gehemweisheit], et Bakounine lui-même, l'un des hommes les plus ignorants sur le terrain de la théorie sociale [1], figure ici tout à coup comme fondateur de secte. Mais le programme théorique de cette Alliance n'était en réalité qu'une simple comédie [blosse Farce]. Le côté sérieux, c'était son organisation pratique. Cette Société devait en effet être internationale, avec son comité central à Genève, c'est-à-dire sous la direction personnelle de Bakounine. Mais en même temps elle devait former une partie intégrante de l'Association internationale des travailleurs. Ses branches [2] devaient d'une part être représentées au prochain Congrès de l'Internationale (à Bâle) et en même temps tenir leur propre Congrès à côté de l'autre dans des séances séparées, etc.

Le personnel dont disposa Bakounine tout d'abord, c'était la majorité d'alors du Comité fédéral romand de l'Internationale [3], à Genève. J.-Ph. Becker, à qui le zèle propagandiste fait quelquefois perdre la tête, fut mis en avant. En Italie et en Espagne Bakounine avait quelques alliés.

Le Conseil général de Londres était parfaitement renseigné. Il laissa toutefois Bakounine aller tranquillement de l'avant jusqu'au moment où celui-ci fut contraint, par J.-Ph. Becker, de faire parvenir au Conseil général, pour être sanctionnés, les statuts et le programme de l'Alliance des démocrates socialistes [4]. Il s'en suivit une décision motivée et développée, — tout à fait « judiciaire » et « objective » dans sa teneur, mais dont les considérants étaient pleins d'ironie, — qui concluait ainsi : 1° Le Conseil général n'admet pas l'Alliance

  1. Bakounine ne s'est jamais donné pour un savant. Il a toujours reconnu et admiré, avec une simplicité vraiment touchante, la supériorité quand il la rencontrait. Dans ses lettres à Herzen et à Ogaref, il parle de Herzen et de lui-même en ces termes : « Je ne possède pas les talents de Herzen, et je ne saurais prétendre l'égaler en ce qui concerne la littérature. Cependant je sens en moi une noble force qui peut être utile d'une autre façon ; peut-être ne me la reconnaissez-vous pas, mais j'en ai moi-même conscience ; et je ne veux pas, je n'ai pas le droit de la vouer à l'inaction... Tu dois savoir, Herzen, que je t'aime sincèrement et que mon estime pour toi n'a pas de limite. J'ajouterai à cela que je reconnais ta supériorité sans une arrière-pensée quelconque et avec un véritable sentiment de bonheur, tes talents et ta science te mettant, sous tous les rapports, bien au-dessus de moi. Et c'est pourquoi, dans n'importe quelle affaire, ton opinion a toujours pour moi une si grande importance. « (Lettres de 1862.) Nombreuses sont les occasions où Bakounine a témoigné à Marx la plus sincère admiration ; j'ai reproduit sa lettre du 22 décembre 1868, où il déclare à Marx « qu'il est son disciple et qu'il est fier de l'être » ; des extraits de sa lettre à Herzen, du 28 octobre 1869, où il nous apprend que, dans le manuscrit de la brochure qu'il voulait faire imprimer à Paris, il avait « conféré à Marx le titre de géant » ; lettre où il dit que « par les immenses services rendus à la cause du prolétariat, Marx nous a indubitablement tous surpassés » ; et, tout à l'heure, le passage de la Théologie politique de Mazzini où il fait encore l'éloge de « l'illustre socialiste allemand » ; j'aurai à citer, plus tard, un passage du manuscrit, en partie inédit, intitulé Protestation de l'Alliance (1871), où, au plus fort de la lutte contre la coterie qui lui faisait une guerre au couteau, il « rend hommage aux illustres chefs du parti des communistes allemands, aux citoyens Marx et Engels ».
  2. En anglais dans le texte.
  3. Le Bureau central de l'Alliance fut constitué en septembre 1868, le groupe genevois de l'Alliance en octobre ; le Comité fédéral romand ne fut élu que le 4 janvier 1869 par le Congrès romand de Genève.
  4. Cette assertion est inexacte, comme on l'a vu antérieurement (pages 76 et 109). L'envoi des statuts et du programme au Conseil général allait de soi, et la décision négative de celui-ci provoqua la colère de Becker, tandis que Bakounine reconnut la justesse des motifs allégués par le Conseil.