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Dr Kugelmann [1], à Hanovre, pour être communiquée par les soins de celui-ci aux principaux chefs du parti de la démocratie socialiste allemande, et en première ligne au Comité central du parti à Brunswick. L'existence de cette « Communication confidentielle » nous fut révélée en 1872 par les débats du procès de Leipzig ; mais nous n'en connaissions pas le contenu, et ce n'est qu'en cette année 1900 que j'ai eu enfin l'occasion d'en lire le texte (il a été publié dans le numéro du 12 juillet 1902 de la Neue Zeit). Voici ce document, littéralement traduit de l'allemand :


International Working men's

Association
Central Council, London


Communication confidentielle.

Le Russe Bakounine (quoique je le connaisse depuis 1843, je laisse ici de côté tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre) eut peu après la fondation de l'Internationale une entrevue avec Marx à Londres. Ce dernier l'admit à ce moment dans l'Association, pour laquelle Bakounine promit d'agir de son mieux. Bakounine se rendit en Italie, reçut là, envoyés par Marx, les statuts provisoires et l'Adresse aux classes ouvrières, répondit de façon très enthousiaste, mais ne fit rien [2]. Après plusieurs années, durant lesquelles on n'entend

  1. C'est ce même Kugelmann dont j'avais fait la connaissance en 1867, au Congrès de Lausanne, et avec qui j'avais noué alors des relations amicales.
  2. Marx avait rendu visite à Bakounine lorsque celui-ci passa par Londres en octobre 1864, revenant d'un second voyage en Suède, et se rendant en Italie. Nous avons sur cette entrevue le témoignage de Bakounine lui-même dans une page de la Théologie politique de Mazzini (1871), que voici :
    « J'ai eu le bonheur de rencontrer Mazzini, et même fort souvent, pendant toute l'année 1862, à Londres. Je n'oublierai jamais le noble accueil qu'il me fit lorsque je vins dans cette ville, m'échappant de la Sibérie... Je suis même l'éternellement obligé de Mazzini, car, avant même de m'avoir connu autrement que de nom, il avait pris généreusement ma défense contre d'infâmes calomnies que des émigrés allemands, des juifs surtout, avec cette noble délicatesse, la justice et le goût qui les distinguent, avaient pris à tâche de répandre (après 1849), non tant par haine personnelle contre moi qu'en général par haine pour la Russie, pour les Slaves, et particulièrement pour mon compatriote Alexandre Herzen, qui naturellement ne manqua pas de leur répondre ; ce que je ne pouvais pas faire, enfermé que j'étais dans les forteresses russes et plus tard en Sibérie, et ignorant que j'avais été attaqué de cette façon ignoble. Herzen m'avait même dit que le citoyen Charles Marx, devenu plus tard l'un des fondateurs principaux de l'Internationale et que j'avais toujours considéré comme un homme doué d'une grande intelligence et profondément, exclusivement dévoué à la cause de l'émancipation du travail, avait pris une part active à ces calomnies. Je ne m'en étonnai pas trop, sachant par mon expérience passée — car je le connais depuis 1843 — que l'illustre socialiste allemand, aux grandes qualités duquel j'ai rendu et je ne manquerai jamais de rendre pleine justice, a pourtant dans son caractère certains traits qu'on serait moins étonné de rencontrer chez un bellettriste juif, correspondant de gazettes allemandes, que chez un défenseur si sérieux, si ardent de l'humanité et de la justice. Donc arrivé, en 1862, à Londres, je m'abstins de lui rendre visite, naturellement peu désireux de renouveler connaissance avec lui. Mais en 1864, à mon passage par Londres, il vint me voir lui-même et m'assura qu'il n'avait jamais pris aucune part ni directe, ni même indirecte, à ces calomnies qu'il avait considérées lui-même comme infâmes. Je dus le croire. Quoi qu'il en soit, Mazzini avait pris noblement ma défense... J'aime Mazzini et je le vénère aujourd'hui autant qu'il y a neuf ans, et pourtant je dois le combattre. Je dois me mettre du côté de Marx contre lui. »
    Il est aisé de s'expliquer pourquoi Bakounine ne fit pas, de 1864 à 1867, de propagande pour l'Internationale en Italie ; il se trouvait là dans un milieu où le terrain ne semblait pas encore préparé pour l'organisation ouvrière proprement dite, et il crut servir plus utilement la cause socialiste en créant l'association secrète destinée à combattre l'organisation mazzinienne. Ce fut seulement quand l'Internationale, d'une part, se fut révélée comme une force capable d'opérer la transformation sociale, et que, d'autre part, la faillite de la démocratie radicale ont été constatée au Congrès de Berne, que Bakounine « arriva à comprendre combien Marx avait eu raison en suivant et en nous invitant tous àmarcher sur la grande route de la révolution économique » (lettre à Marx du 22 décembre 1868, reproduite p. 103).