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de cette journée mémorable où cent mille hommes manifestèrent leur haine contre l'Empire, il faut citer un passage d'une lettre écrite par Varlin à Aubry, de Rouen, le 19 janvier ; on y verra comment un des plus intelligents parmi les militants de l'Internationale jugeait cette journée et la conduite de Rochefort en cette circonstance :

« Vous êtes dans l'erreur lorsque vous pensez que l'influence de notre fédération a probablement contribué à empêcher que la manifestation du 12 janvier ne se transforme en insurrection. Les délégués de la Chambre fédérale ne s'étaient ni réunis, ni concertés à l'avance, et tous se sont rencontrés, avec la plupart des membres des sociétés ouvrières, à l'enterrement de Noir, et je puis vous affirmer que la majeure partie d'entre eux étaient disposés à agir si Rochefort avait dit : À Paris ! Rochefort était maître du mouvement. Il a été assez intelligent et raisonnable pour ne pas donner un ordre funeste et envoyer au massacre les meilleurs soldats de la révolution. C'est à lui seul que nous devons savoir gré du dénouement de la journée. Quant au peuple, s'il n'a pas pris l'offensive de lui-même, c'est que d'abord il manquait d'armes, et que, de plus, il comprenait que la position stratégique était des plus mauvaises [1]. »

Le 19 janvier avait éclaté la grève du Creusot, motivée par le renvoi de l'ouvrier Assi ; l'Internationale fit son possible pour venir en aide aux travailleurs tyrannisés par le tout-puissant Schneider. Un manifeste des Sections parisiennes, signé de Malon, Mollin, Mural, Varlin, Combault et Harlé, fut publié par la Marseillaise. La grève ne dura que quelques jours ; mais elle devait reprendre en mars ; et d'un bout à l'autre de la France d'autres grèves allaient annoncer l'approche d'un bouleversement social qui paraissait imminent. À Paris même, l'arrestation de Rochefort (7 février) amena des tentatives insurrectionnelles (Flourens à Belleville, 7 et 8 février ; Mégy tue un inspecteur de police, 11 février) ; une déclaration signée par dix membres de l'Internationale, Adam, Chalain, Combault, Davoust, Johannard, Landrin, Malon, Martin, Périn, Pindy, engagea les ouvriers au calme, en disant que « le moment ne semblait pas encore venu pour une action décisive et immédiate » ; elle recommandait d'activer la propagande et l'organisation, et ajoutait : « Hâtons le triomphe définitif, mais ne le compromettons pas par une action trop précipitée ». Des mandats d'amener furent lancés contre beaucoup de militants ; plusieurs réussirent à échapper aux recherches ; Varlin fut arrêté, puis relâché au bout de quinze jours.


l’Égalité, désormais rédigée par Wæhry avec le concours de la coterie, avait publié dans son numéro 3 (15 janvier) une déclaration destinée à rassurer ceux qui avaient pu s'inquiéter, tant à Genève qu'au dehors. L'auteur de cette élucubration grotesque, mais perfide, s'exprimait ainsi : « Que l'incident passé au sein de la rédaction, et qui sera jugé en temps et lieu, ne vienne pas jeter le trouble dans vos intelligences, en y faisant entrer le doute, la méfiance, vous faisant supposer que notre organe faiblira. Il n'en sera pas ainsi de votre côté, nous l'espérons, et d'ailleurs le concours spontané, volontaire, apporté à ceux qui sont restés sur la brèche par des hommes de conviction et sincèrement attachés aux principes de l'Internationale, pour la plupart fondateurs de cette institution, et tous élus par leurs frères, les travailleurs, à diverses fonctions [2]. Tout cela ne donne-t-il pas la meilleure garantie que l'on puisse désirer ? Or, est-ce que nous qui vivons avec peine de nos maigres salaires ; nous qui sommes hommes de labeur, irons-nous bénévolement mettre le drapeau international dans notre poche, renier les principes qui font notre force, et faisant du travailleur une puissance avec laquelle il faudra compter ? Loin de nous cette pensée... Seulement fidèles au programme

  1. Troisième procès de l'internationale à Paris, p. 39.
  2. Cette phrase inintelligible est textuellement reproduite.