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mouvement ouvrier en Europe et en Amérique. Chacun doit y être abonné [1]. » Perron remercia, et exprima l'espoir que l'appel de Grosselin serait entendu, et que les ouvriers de la fabrique, en s'abonnant en masse, voudraient contribuer à faire prospérer l'organe fédéral, dont l'existence était dès maintenant assurée par l'abonnement rendu obligatoire dans les autres Sections de l'Internationale de Genève, dans une partie de celles du canton de Vaud, et dans celles du canton de Neuchâtel.

Mais dès le numéro suivant, l’Égalité, reprenant la question de la participation aux élections, la traitait à un autre point de vue, et disait (cette fois c'était Robin qui avait tenu la plume) : « Nous constatons avec un bien grand regret une tendance funeste qui se manifeste chez les travailleurs de tous les pays à introduire quelques-uns des leurs dans les gouvernements actuels, afin d'y obtenir quelques avantages immédiats pour la classe ouvrière ». Elle citait un article de la Liberté, de Bruxelles, sur la représentation du travail, c'est-à-dire sur la création de « Chambres du travail », constituées par les ouvriers en dehors de l'organisme gouvernemental et en opposition aux Chambres politiques ; dans cet article, on lisait des choses comme celles-ci : « Le jour où elle tomberait dans le parlementarisme, c'en serait fait de l'avenir de la classe ouvrière ; elle serait prise dans l'engrenage de la politique dite progressiste... Si un seul ouvrier participait au gouvernement de la Belgique, quel opprobre pèserait sur la classe ouvrière après une fusillade comme celle de l'Épine, ou en présence d'une loi comme celle de la milice !... Les républicains socialistes n'acceptent aucun rôle, aucune fonction dans un gouvernement basé sur l'exploitation. » L’Égalité approuvait ce langage, et disait aux travailleurs qu'ils ne devaient réclamer des gouvernements que « la liberté indispensable à leur organisation séparée. Et quand les travailleurs, à qui l'on ne peut refuser ce droit, en auront complètement usé, leur nouvelle organisation n'aura pas besoin de s'arranger avec le vieil État autoritaire, elle le remplacera. »

Il y avait là un désaveu bien net des candidatures ouvrières, — et par conséquent de la candidature de Grosselin ; les ouvriers de la fabrique ne furent pas contents, — ni Grosselin non plus, comme bien on pense.

À propos de la politique genevoise, je dois mentionner l'exécution sommaire que fit l’Égalité d'un homme qui pendant quelques mois, en 1868, avait marché dans les rangs de l'Internationale, le politicien journaliste Adolphe Catalan. Depuis longtemps son journal, la Liberté de Genève, n'était plus que l'organe de son ambition personnelle et de ses mesquines intrigues. Dans son numéro du 18 décembre 1869, ce journal osa imprimer que l’Égalité « pactisait avec les moines et les couvents ». L’Égalité (n° 49, 25 décembre) répliqua en ces termes (la réplique est de Perron) : « À quel propos Monsieur le rédacteur de la Liberté nous calomnie-t-il ?... Il n'est pas honnête, pour un homme sachant ce qu'il fait, d'être avant-hier radical, hier collectiviste, demain autre chose... L’Égalité ne s'est jamais occupée de lui ni de ses ambitions, ni de ses volte-face... ; mais elle ne veut pas lui permettre de venir aujourd'hui, pour la troisième fois, chercher à exciter les ouvriers contre leur propre journal... Les ouvriers, soyez en

  1. Cinq mois plus tard, après la scission, la Solidarité rappela ce satisfecit délivré par Grosselin à la rédaction de l’Égalité d'alors. Outine répondit (Égalité du 7 mai 1870) que, « lorsque le citoyen Grosselin disait que la rédaction de l’Égalité lui semblait être la bonne, il précisait bien ce qu'il entendait sous cette expression : « C'est le journal socialiste le mieux renseigné sur la marche du mouvement ouvrier en Europe et en Amérique. » Je n'en persiste pas moins à croire que, le 27 novembre, l'éloge de Grosselin s'adressait, non pas tant à Becker et Outine, qui rédigeaient (sauf pour la France et la Belgique) les renseignements sur le mouvement ouvrier étranger, qu'à Perron, qui avait approuvé les ouvriers genevois votant pour la liste radicale. Mais je dois reconnaître qu'il ne s'adressait pas — comme semble l'indiquer l'article de la Solidarité — à l'esprit socialiste révolutionnaire de l'ancienne rédaction.