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Commence seulement par faire cela, et tu n'auras pas en vain vécu. Fais ce premier pas, et le reste viendra de lui-même.

Voilà, cher ami, l'œuvre grande que je te propose. Réponds-moi et ne me refuse pas.

Ton dévoué
M. Bakounine.


Fritz Robert avait plusieurs excellentes qualités, et ne manquait pas de résolution à l'occasion ; mais son caractère était tout l'opposé de celui de Bakounine ; il n'eût point goûté le langage de cette lettre, et se fût montré insensible à l'appel qu'elle contenait. J'écrivis donc à Bakounine que je garderais son épître en poche sans la remettre, et que Robert marcherait tout de même avec nous et nous aiderait à battre Coullery ; et, en effet, quand mon ancien camarade d'études vit la Montagne faire ouvertement campagne avec les journaux conservateurs comme le Journal de Genève et l'Union libérale, et nous injurier de la façon la plus stupide, il se révolta, et, bravement, vint combattre à mes côtés. À une quinzaine de jours de là, j'écrivais :


J'ai sur les bras la Montagne et tout le parti vert, cette semaine : il m'a fallu, cet après-midi, écrire, en collaboration avec Fritz Robert qui est venu me trouver, un article en réponse aux attaques insensées de ces gens-là.

... Tu me parles de ma position au Locle. Certes, elle n'est pas aussi sûre que si j'étais l'ami de messieurs les pasteurs ; mais j'en ai causé ces derniers temps avec mon père, et nous croyons que la Commission d'éducation du Locle, voyant qu'elle n'a pas réussi à m'intimider, se décidera à me laisser tranquille et ne me cherchera plus chicane.

... Le Progrès me fatigue un peu, et je laisserai la rédaction de côté pour cet été ; peut-être même cessera-t-il tout à fait de paraître : cela dépendra, non de moi, mais du comité. (Lettre du 24 juin.)


Le numéro 12 du Progrès (12 juin) contient les résolutions votées au meeting du Grêt-du-Locle, et la première partie d'un procès-verbal du meeting, signé des initiales F.R. (Fritz Robert) ; en outre, la sixième lettre de Bakounine, qui cette fois portait un titre ; ce titre était : « Le patriotisme physiologique ou naturel ». Reprenant le sujet déjà abordé dans sa lettre précédente, Bakounine répétait avec insistance l'expression malencontreuse que j'ai précédemment soulignée. Parlant de l'habitant des régions polaires, « qui mourrait bientôt du mal du pays, si on l'en tenait éloigné », il ajoutait : « Et pourtant quoi de plus misérable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l'intensité du patriotisme naturel n'est point une preuve d'humanité, mais de bestialité. » À côté de l'élément positif de ce patriotisme naturel, « l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivité dont ils sont les membres », il montrait l'élément négatif, « l'horreur également instinctive pour tout ce qui est étranger, — instinctive et par conséquent bestiale ; oui, réellement bestiale, car cette horreur est d'autant plus énergique et plus invincible que celui qui l'éprouve a moins pensé et compris, est moins homme ». Et il s'amusait ensuite à taquiner le Journal de Genève :


Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s'appelle humanité ? Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclairés, comme le Journal de Genève, qui n'éprouvent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale... Lorsque le Journal de Genève se