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leurs affaires, se voyant dans une impasse, auraient voulu entraîner l'Internationale à des manifestations dans la rue qui, si elles n'aboutissaient pas à la menace d'abord, et plus tard à la violence, ne produiraient rien, et si elles avaient une issue dramatique finiraient par une défaite de l'Internationale. As-tu lu dans l'avant-dernier numéro notre article Les deux grèves [1] ? qu'en dis-tu ? Tes articles plaisent ici beaucoup, beaucoup. Je suis d'avis que tu devrais imprimer tes articles sur la religion.

Sois sage ; cramponne-toi à ta place au moins pour quelques mois encore ; donne-toi le temps de te marier ; et après, nous verrons.

Adieu. J'embrasse papa Meuron et tous les amis.


Les « articles sur la religion », dont parle Bakounine, étaient un résumé des résultats acquis par la critique, en ce qui concerne les doctrines de la religion chrétienne et les faits prétendus historiques sur lesquels elle s'appuie. La première partie de ce résumé, relative au Pentateuque, parut sous le titre d’Examen du Christianisme, dans les numéros 8, 10 et 13 du Progrès. Voici à ce sujet quelques extraits de mes lettres :


Tu ne sais pas ? je suis en relations épistolaires avec des personnages considérables, avec plusieurs pasteurs du canton, mes anciens camarades. L'autre jour, à propos d'un article de critique biblique que j'ai fait pour le Progrès, l'idée m'est venue d'écrire à A., pasteur à X., à B., pasteur à Y., et G., pasteur à Z., pour leur demander s'ils croyaient que le Pentateuque fût l'œuvre de Moïse, et quelques autres choses encore. Les deux premiers m'ont déjà répondu : ils me disent l'un et l'autre qu'ils ne croient pas que le Pentateuque soit de Moïse, mais A. me prie de garder cette confidence pour moi. Je te ferai voir ces lettres, — elles sont vraiment instructives, — ainsi que la copie de la réponse que je fais à A. (Lettre du mercredi 7 avril 1869.)

Hier, à Neuchâtel, j'ai communiqué à mes parents ma correspondance avec les pasteurs dont je te parlais l'autre jour, et je leur ai lu aussi mes articles pour le prochain numéro du Progrès ; mon père est très content de celui sur la Bible : il m'aurait bien embrassé, tout socialiste que je suis [2]. (Lettre du lundi 12 avril 1869.)

Je suis allé hier soir à pied à la Chaux-de-Fonds, avec deux amis, entendre une conférence de M. Albert Réville. L'église était remplie, et le conférencier a été chaudement applaudi par le millier d'auditeurs qui étaient là. Quelle chose étrange que ce mouvement populaire qui se fait chez nous ! On se croirait revenu au XVIe siècle, au temps de la Réforme. En ce temps-là, la comtesse Guillemette de Vergy autorisa Farel, un pauvre diable de vagabond étranger, à venir prêcher

  1. Cet article, qui est de la plume de Bakounine, est intitulé : La double grève de Genève ; il a paru dans l’Égalité du 3 avril. C'est un exposé très remarquable de ce qu'est l'Internationale, de ses moyens d'action, et de l'intérêt qu'elle a à ne pas se laisser provoquer à des luttes partielles et prématurées, au moyen desquelles ses adversaires voudraient se débarrasser d'elle en la forçant à livrer bataille avant l'heure.
  2. Mon père allait lui-même entrer dans la lice en publiant une brochure qu'il intitula Première lettre à un curieux sur la Bible et la critique moderne, par un ami du libre examen. Le Journal religieux du canton de Neuchâtel crut que l'auteur des articles du Progrès et celui de la Lettre à un curieux étaient une seule et même personne, et je dus le tirer d'erreur par une note qui parut dans le n° 11 du Progrès. Un de mes oncles, chrétien fervent, fit imprimer une réplique à la brochure de mon père (qu'il m'attribuait, lui aussi), sous ce titre : Première lettre sur la Bible et la critique moderne, réponse à la Première lettre à un curieux, Neuchâtel, Attinger, imprimeur.