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parlait que de lui. On se racontait sa vie aventureuse : que, tout jeune, il avait dû quitter la Russie à cause de ses opinions ; qu'en 1849 il avait dirigé l'insurrection de Dresde, et que, fait prisonnier, il avait passé huit ans et demi dans les forteresses de la Saxe, de l'Autriche et de la Russie ; que les deux premières années, il avait les fers aux mains et aux pieds, et même, à Olmütz, était enchaîné à la muraille par la ceinture ; qu'en 1857, la prison avait été transformée en un bannissement perpétuel en Sibérie ; et qu'après quatre années passées dans les provinces de Tomsk et d'Irkoutsk, il avait réussi, en 1861, à s'évader par le Japon, l'Océan Pacifique et la Californie. On s'étonnait que cet irréconciliable adversaire du despotisme russe fût un proche parent (par sa mère) du fameux Mouravief, le bourreau de la Pologne. Et on se disait que la présence, dans les rangs de l'Internationale, d'un homme aussi énergique, ne pouvait manquer de lui apporter une grande force.

Le samedi 20, Bakounine arriva à trois heures, comme il l'avait annoncé. J'étais allé l'attendre à la gare avec le père Meuron, et nous le conduisîmes au Cercle international, où nous passâmes le reste de l'après-midi à causer avec quelques amis qui s'y étaient réunis. Si l'imposante stature de Bakounine frappait les imaginations, la familiarité de son accueil lui gagnait les cœurs ; il fit immédiatement la conquête de tout le monde, et Constant Meuron me dit : « C'est mon homme ». Nous parlâmes de mille choses diverses. Bakounine nous donna des nouvelles du voyage de propagande que son ami italien Fanelli venait de faire en Espagne, où il avait fondé à Madrid la première Section de l'Internationale, avec le programme de l'Alliance, et il nous montra une photographie représentant Fanelli entouré d'un groupe de socialistes espagnols. À huit heures du soir eut lieu le banquet, dans la grande salle de notre Cercle : « Beaucoup de gaîté et de fraternité, des discours et des discussions sérieuses, des chansons, voilà la fête. Bakounine a pris la parole plusieurs fois ; il parle très bien, dans un langage familier, mais énergique et éloquent. C'était justement la fête du père Meuron, qui avait ce jour-là soixante-cinq ans : aussi ai-je fait un petit discours en son honneur, et nous avons bu à sa santé, et à celle de ses enfants, c'est-à-dire à la nôtre. » (Lettre du 21 février 1869.)

Le banquet se prolongea fort tard, car Bakounine ne se couchait pas de bonne heure. Il avait coutume de veiller chaque nuit jusqu'à trois ou quatre heures, et de dormir ensuite jusqu'à onze heures du matin ; de onze heures à trois heures il travaillait, puis il se mettait à table ; après son repas, il faisait un sommeil d'une heure, et recommençait ensuite à travailler — à moins qu'il ne sortît — jusqu'à l'heure où il se couchait. Il fumait constamment des cigarettes. Pendant son court séjour au Locle, il conserva à peu près la même distribution des vingt-quatre heures de la journée.

Le dimanche, en conséquence, je ne le vis qu'assez tard (il avait accepté l'hospitalité que, grâce à la complaisance de la personne chez qui je logeais, Mme veuve Dohmé, j'avais pu lui offrir dans une pièce de son appartement). Nous passâmes une partie de la journée en tête à tête, en causeries intimes ; nous dînâmes vers le soir au Caveau, en compagnie du père Meuron et de quelques amis ; et à huit heures, dans la grande salle du Cercle international, Bakounine fit, devant un auditoire qui comptait à peu près autant de femmes que d'hommes, une conférence sur la Philosophie du peuple, que suivit un second exposé dont le sujet fut l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. On fut charmé de l'entendre, et la netteté de son langage, qui allait droit au but, sans ménagement et avec une audacieuse franchise, n'effraya personne, au moins parmi les ouvriers (car il n'y avait pas que des ouvriers dans l'auditoire, et la curiosité avait amené aussi quelques adversaires) : au contraire, on lui sut gré d'être allé jusqu'au bout de sa pensée. C'était la première fois que la plupart des membres de l'Internationale entendaient exprimer de semblables idées. L'impression fut profonde.