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famille de ma fiancée, j'arrivai à Genève le samedi 2 janvier 1869, Bakounine, qui avait une chambre disponible [1], et s'était offert à héberger un délégué, jeta son dévolu sur moi, et voulut absolument que j'allasse loger chez lui ; j'acceptai avec plaisir son hospitalité, heureux d'avoir l'occasion de faire la connaissance d'un homme célèbre, dont l'abord sympathique m'avait gagné du premier coup. Je ne restai que deux jours à Genève, et dus repartir déjà le dimanche soir, 3 janvier : mais ce court espace de temps nous avait suffi pour nous lier, Bakounine et moi, malgré la différence de nos âges, d'une amitié qui devait bientôt devenir une intimité complète. Je dirai tout-à-l'heure (au chapitre IV) dans quelles circonstances nous nous revîmes au Locle, huit semaines plus tard.

Je vis aussi Mme Bakounine (c'est la seule fois que nous nous soyons rencontrés). Beaucoup plus jeune que son mari, Antonie Kwiatkowska appartenait à une famille polonaise établie à Tomsk, en Sibérie : c'est là que Bakounine l'avait épousée en 1858, pour la sauver, m'a-t-on raconté, des entreprises d'un malhonnête homme qui voulait la compromettre. À cette bonne action s'était joint un calcul politique : ce mariage devait rassurer le gouverneur de la Sibérie au sujet de l'évasion que méditait dès ce moment le condamné, et endormir sa surveillance. Il faut ajouter que d'après les récits faits par quelques-uns des plus intimes amis russes de Bakounine, celui-ci, en devenant l'époux de la jeune Antonie devant la loi, lui avait déclaré, conformément à ses principes, qui étaient ceux de tous les Russes d'opinion avancée [2], qu'il entendait respecter absolument sa liberté.

Naturellement nous parlâmes, Bakounine et moi, de l'Alliance de la démocratie socialiste : il m'en fit lire le programme, dont le caractère fédéraliste et anti-autoritaire était conforme à mes propres idées [3]. Je trouvai bien que la phrase du début : « L'Alliance se déclare athée », avait une allure un peu théâtrale ; il eût été préférable, me semblait-il, de prendre comme point de départ une affirmation philosophique plutôt qu'une négation. Mais pourquoi chicaner sur des mots ? chacun n'a-t-il pas son tempérament, et ne faut-il pas accepter ses amis tels qu'ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts ? Je pus dire à Bakounine, sans arrière-pensée, que je me sentais d'accord avec lui sur toutes les choses essentielles. Seulement, je fis une objection, non au programme, mais à l'existence même de l'Alliance comme organisation spéciale. Bakounine faisait bon marché de l'organisation internationale de l'Alliance, avec un bureau central ; mais il tenait beaucoup à la création de groupes locaux de cette Alliance formés avec son programme théorique particulier : il m'expliqua l'utilité qu'il voyait à ces groupes, et en justifia l'existence par les services que venait de rendre, selon lui, celui de Genève, qui avait obtenu, croyait-il, sur le terrain de la propagande révolutionnaire, les résultats les plus satisfaisants. Je répondis qu'à Genève un groupe de cette nature était peut-être utile ; mais je contestai qu'il en dût être de même au Locle et à la Chaux de-Fonds. Lorsque, plus tard, je reçus l'invitation formelle de créer au Locle un groupe de l'Alliance, je continuai à répondre de la même façon, comme on le verra ci-après.


Aussitôt après le Congrès romand, le groupe genevois de l'Alliance renouvela sa demande d'admission dans la fédération locale genevoise. « Il attendait la réponse du Comité central de Genève, lorsque le Bureau central de l'Alliance reçut, d'abord par l'entremise de ses amis d'Italie, puis directement de Londres, l'acte contenant la décision du Conseil général [4]. » La demande du groupe se trouvait sans objet par suite du refus venu de Londres : puisque l'Alliance n'était pas admise comme branche de l'Asso-

  1. Il habitait alors, avec sa femme, un petit appartement garni, dans un quartier situé derrière la gare (Montbrillant, 123).
  2. Voir le célèbre roman de Tchernychevsky, Que faire ? écrit en 1862.
  3. Voir ci-dessus ma lettre du 21 décembre (p. 100).
  4. Récit manuscrit de Bakounine.