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raient de tenir une parole donnée à la légère ; et, en effet, on me laissa écrire tous les articles.

Le lendemain lundi, je fis ma conférence sur l'enseignement de l'histoire ancienne, devant un nombreux public : les pasteurs me firent l'honneur inusité de venir m'entendre, et de prendre des notes.

Les articles du Progrès furent écrits dans les deux journées du lundi et du mardi. C'était d'abord un court préambule intitulé Ce que nous voulons, disant : « Nous publions aujourd'hui, sous forme de feuille volante, les réflexions que nous ont inspirées les différents événements de ces jours derniers. À chaque fois que nous le croirons opportun, nous recourrons à ce moyen de populariser et de défendre les principes qui nous sont chers. » Puis un compte-rendu de l'assemblée municipale du 13 décembre [1] ; — un article de polémique, la Démocratie verte, contestant aux partisans de la liste « verte » le droit de s'appeler démocrates, et leur disant qu'ils étaient, soit des réactionnaires, soit des conservateurs : « Laissez à ceux qui veulent l'émancipation complète des citoyens, à tous les points de vue, politique, religieux et social, ce titre de démocrates qui n'appartient qu'à eux » ; — un article extrait de la Démocratie de Ch.-L. Chassin, dont l'auteur faisait la théorie du gouvernement direct du peuple par le peuple et louait les cantons de Zurich et de Berne d'avoir commencé « à réaliser l'idéal de nos pères de 1792 et de 1793, le gouvernement impersonnel, c'est-à-dire la vraie démocratie » ; — enfin, un projet de pétition à adresser au Grand-Conseil neuchâtelois, pour lui demander de déclarer que, dans le domaine municipal, tout contribuable, sans distinction de nationalité, serait électeur et éligible ; « c'est l'application du grand principe de justice : Point de devoirs sans droits, point de droits sans devoirs ».

Le mercredi 16, F. Buisson arriva à sept heures du soir. J'étais allé le recevoir à la gare, et nous causâmes de ce qui se passait à Neuchâtel. Les âmes pieuses avaient immédiatement répandu, au sujet du jeune professeur et de la conférence faite par lui, les bruits les plus bêtes et les plus méchants. Il aurait déclaré à ses auditeurs que la Bible était un livre immoral et Jésus un homme de mauvaises mœurs, et leur aurait débité des choses si malpropres, qu'il était impossible à une femme de les écouter ; aussi plusieurs dames seraient-elles sorties au milieu de la conférence, — ce qui était complètement faux. Quant au pasteur Godet, à court de bons arguments, il avait répliqué à Buisson en le traitant de pédant et de blanc-bec.

L'heure habituelle du « souper », comme on dit en Suisse, étant passée (dans la pension où je prenais mes repas on « soupait » à six heures), je conduisis Buisson à l'Hôtel des Trois-Rois, où une chambre était retenue pour lui, et lui fis servir à manger dans la salle commune ; il y soupa en face du curé du Locle, qui était un des pensionnaires de l'hôtel. Un peu avant huit heures, nous nous rendîmes au Cercle de l'Union républicaine. Je n'étais pas sans inquiétude : je craignais qu'on eût cabalé pour faire le vide autour de notre ami, et qu'il n'y eût pas une dame, et peu d'hommes. Mais j'eus la satisfaction de constater, au contraire, que la salle était déjà comble et que les dames ne s'étaient pas laissé effrayer. Le clergé loclois était là au grand complet : les trois pasteurs de la paroisse française, le diacre, le pasteur de la paroisse allemande, et le curé. Une lettre écrite par moi le lendemain me permet de donner la note exacte de mes impressions :


Buisson a parlé avec beaucoup de talent, et surtout avec une admirable modération, avec une largeur, une tolérance, que je n'aurais pas eues, moi, au même degré, je crois, et beaucoup de simplicité et de clarté. Il a été chaleureusement applaudi, et ceux de ses auditeurs

  1. C'est de ce compte-rendu que j'ai extrait le résumé de mon discours, reproduit plus haut.