Page:Hugo - Les Misérables Tome III (1890).djvu/215

Cette page a été validée par deux contributeurs.


possédait comme tout le monde sa terminaison en iste, sans laquelle personne n’aurait pu vivre en ce temps-là, mais il n’était ni royaliste, ni bonapartiste, ni chartiste, ni orléaniste, ni anarchiste ; il était bouquiniste.

Il ne, comprenait pas que les hommes s’occupassent à se haïr à propos de billevesées comme la charte, la démocratie, la légitimité, la monarchie, la république, etc., lorsqu’il y avait dans ce monde toutes sortes de mousses, d’herbes et d’arbustes qu’ils pouvaient regarder, et des tas d’in-folio et même d’in-trente-deux qu’ils pouvaient feuilleter. Il se gardait fort d’être inutile ; avoir des livres ne l’empêchait pas de lire, être botaniste ne l’empêchait pas d’être jardinier. Quand il avait connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui, que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les fruits. M. Mabeuf était parvenu à produire des poires de semis aussi savoureuses que les poires de Saint-Germain ; c’est d’une de ses combinaisons qu’est née, à ce qu’il paraît, la mirabelle d’octobre, célèbre aujourd’hui, et non moins parfumée que la mirabelle d’été. Il allait à la messe plutôt par douceur que par dévotion, et puis parce qu’aimant le visage des hommes, mais haïssant leur bruit, il ne les trouvait qu’à l’église réunis et silencieux. Sentant qu’il fallait être quelque chose dans l’état, il avait choisi la carrière de marguillier. Du reste, il n’avait jamais réussi à aimer aucune femme autant qu’un oignon de tulipe ou aucun homme autant qu’un elzevir. Il avait depuis longtemps passé soixante ans lorsqu’un jour quelqu’un lui demanda : — Est-ce que vous ne vous êtes jamais marié ? — J’ai oublié, dit-il. Quand il lui arrivait parfois — à qui cela