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néant. L’homme croyant et libre affirme la vie, affirme la pitié, la clémence et le pardon, prouve l’âme de la société par la miséricorde de la loi, et ne répond non ! qu’à l’opprobre, au despotisme et à la mort.

Un dernier mot et j’ai fini.

À cette heure fatale de l’histoire où nous sommes, car si grand que soit un siècle et si beau que soit un astre, ils ont leurs éclipses, à cette minute sinistre que nous traversons, qu’il y ait au moins un lieu sur la terre où le progrès couvert de plaies, jeté aux tempêtes, vaincu, épuisé, mourant, se réfugie et surnage ! Iles de la Manche, soyez le radeau de ce naufragé sublime ! Pendant que l’orient et l’occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les continents n’offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie, ambition, pendant que les grands empires étalent les passions basses, vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du genre humain.

Oui, en ce moment où le sang des hommes coule à ruisseaux à cause d’un homme, en ce moment où l’Europe assiste à l’agonie héroïque des turcs sous le talon du czar, triomphateur qu’attend le châtiment, en ce moment où la guerre, évoquée par un caprice d’empereur, se lève de toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu’ici du moins, dans ce coin du monde, dans cette république de marins et de paysans, on voie ce beau spectacle : un petit peuple brisant l’échafaud ! Que la guerre soit partout, et ici la paix ! Que la barbarie soit partout, et ici la civilisation ! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit partout, et que la vie soit ici ! Tandis que les rois, frappés de démence, font de l’Europe un cirque où les hommes vont remplacer les tigres et s’entre-dévorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher, entouré des calamités du monde et des tempêtes du ciel, fasse un piédestal et un autel ; un piédestal à l’Humanité, un autel à Dieu !

Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.