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Nicolas de Russie semblait avoir triomphé ; le despotisme, vieil édifice restauré, dominait de nouveau l’Europe, plus solide en apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand poète anglais, que Shakespeare appelle le « soldat de Dieu », la France était à terre, désarmée, garrottée, vaincue. Il paraissait qu’il n’y avait plus qu’à jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont deux pensées, l’absolutisme et la conquête. La première satisfaite, Nicolas a songé à la seconde. Il avait à côté de lui, à son ombre, j’ai presque dit à ses pieds, un prince amoindri, un empire vieillissant, un peuple affaibli par son peu d’adhérence à la civilisation européenne. Il s’est dit : c’est le moment ; et il a étendu son bras vers Constantinople, et il a allongé sa serre vers cette proie. Oubliant toute dignité, toute pudeur, tout respect de lui-même et d’autrui, il a montré brusquement à l’Europe les plus cyniques nudités de l’ambition. Lui, colosse, il s’est acharné sur une ruine ; il s’est rué sur ce qui tombait, et il s’est dit avec joie : Prenons Constantinople ; c’est facile, injuste et utile.

Citoyens, qu’est-il arrivé ?

Le sultan s’est dressé.

Nicolas, par sa ruse et sa violence, s’est donné pour adversaire le désespoir, cette grande force. La révolution, foudre endormie, était là. Or,-écoutez ceci, car c’est grand : -il s’est trouvé que, froissé, humilié, navré, poussé à bout, ce turc, ce prince chétif, ce prince débile, ce moribond, ce fantôme sur lequel le czar n’avait qu’à souffler, ce petit sultan, souffleté par Mentschikoff et cravaché par Gortschakoff, s’est jeté sur la foudre et l’a saisie.

Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tête, et les rôles sont changés, et voici Nicolas qui tremble ! -et voici les trônes qui s’émeuvent, et voici les ambassadeurs d’Autriche et de Prusse qui s’en vont de Constantinople, et voici les légions polonaise, hongroise et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie, la Hongrie qui frémissent, voici la Circassie qui se lève, voici la Pologne qui frissonne ; car tous, peuples et