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chants patriotiques répondent, comme un écho de la conscience humaine, à ces acclamations infâmes !

Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en présence de la date qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.

La Pologne ! le 29 novembre 1830 ! quelle nation ! quel anniversaire ! Citoyens, aujourd’hui, tout au travers de cet amas énorme de contrats exécrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le droit public actuel de l’Europe, au milieu de ces brocantages de territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au milieu de ce tas odieux de parchemins scellés de tous les sceaux impériaux et royaux qui a pour première page le traité de partage, de 1772 et pour dernière page le traité de partage de 1815, on voit un trou, un trou profond, terrible, menaçant, une plaie béante qui perce la liasse de part en part. Et ce trou, qui l’a fait ? le sabre de la Pologne. En combien de coups ? en un seul. Et quel jour ? le 29 novembre 1830.

Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment était venu d’empêcher la prescription de sa nationalité, et ce jour-là, elle a donné ce coup de sabre effrayant.

Depuis, ce sabre a été brisé. L’ordre, on a dit ce mot hideux, l’ordre a régné à Varsovie ! Ce peuple, qui était un héros, est redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galérien. Des princes dignes du bagne ont remis à la chaîne ce forçat digne de l’auréole.

O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils de l’Europe, avec amertume. Mon cœur se serre en songeant à vous. Le traité de 1772, perpétré et commis à la face de la France, en pleine lumière de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traité de 1772 est la grande tache du dix-huitième siècle comme le 2 décembre est la grande honte du dix-neuvième. Pendant toute une longue période historique,-et je n’ai pas attendu ce jour pour le dire, je le rappelais le 19 mars 1846 à l’assemblée politique dont je faisais partie,-depuis les premières années de Henri II jusqu’aux dernières années de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, périodiquement épouvanté par la crue formidable des turcs.