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dire que j’aime Jersey. Je vous l’ai dit hier, vous l’avez entendu au meeting et lu dans les journaux, je vous le répète aujourd’hui ; mais c’est à l’oreille d’un peuple, c’est au cœur d’un peuple que je parle, et les nations sont comme les femmes, elles ne se lassent pas de s’entendre dire : Je vous aime. J’ai quitté Jersey avec regret, je la retrouve avec bonheur. Les libérateurs ont cela de merveilleux et de charmant qu’ils délivrent quelquefois au delà de leur effort. Sans s’en douter, Garibaldi a fait d’une pierre deux coups ; il a fait sortir les Bourbons de la Sicile, et il m’a fait rentrer à Jersey.

Vos applaudissements et vos interruptions cordiales en ce moment me touchent au point que les mots me manquent pour vous le dire. Je ne sais comment répondre à une bienvenue si universelle et si gracieusement souriante de toutes parts, et à tant d’acclamations et à tant de sympathie. Je vous dirais presque : Épargnez-moi. Vous êtes tous contre un. Il y a un certain monstre fabuleux qui me paraît à cette heure fort doué. J’envie ce monstre. Il s’appelait Briarée. Je voudrais avoir comme lui cent bras pour vous donner cent poignées de main.

Ce que j’aime dans Jersey, je vais vous le dire ; j’en aime tout. J’aime ce climat où l’hiver et l’été s’amortissent, ces fleurs qui ont toujours l’air d’être en avril, ces arbres qui sont normands, ces roches qui sont bretonnes, ce ciel qui me rappelle la France, cette mer qui me rappelle Paris. J’aime cette population qui travaille et qui lutte, tous ces braves hommes qu’on rencontre à chaque instant dans vos rues et dans vos champs, et dont la physionomie se compose de la liberté anglaise et de la grâce française, qui est aussi une liberté.

Quand je suis arrivé ici, il y a huit ans, au sortir des plus prodigieuses luttes politiques du siècle, moi, naufragé encore tout ruisselant de la catastrophe de décembre, tout effaré de cette tempête, tout échevelé de cet ouragan, savez-vous ce que j’ai trouvé à Jersey ? Une chose sainte, sublime, inattendue, la paix. Oui, le plus grand crime politique des temps modernes, la liberté étouffée dans le pays même de la lumière, en pleine France, hélas ! ce monstrueux attentat venait d’être accompli ; j’avais lutté contre