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du peuple de Jersey. Que diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats vous arrêter dans votre lit, s’il vous faisait jeter en prison, s’il brisait en vos mains le mandat dont vous êtes investi, et si vous, représentant du peuple, il vous traitait comme le dernier des malfaiteurs ? Que diriez-vous s’il en faisait autant à chacun de vos collègues ? Ce n’est pas tout. Je suppose que, devant cette violation du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et rendissent un arrêt qui déclarerait le gouverneur prévenu de crime de haute trahison, et qu’alors le gouverneur envoyât une escouade de soldats qui chassât les juges de leur siège, au milieu de leur délibération solennelle. Je suppose encore qu’en présence de ces attentats, les honnêtes citoyens de votre île se réunissent dans les rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent en mesure de résister à la force au nom du droit, et qu’alors le gouverneur les fît mitrailler par la garnison du fort ; je dis plus, je suppose qu’il fît massacrer les femmes, les enfants, les vieillards, les passants inoffensifs et désarmés pendant toute une journée, qu’il brisât les portes des maisons à coups de canon, qu’il éventrât les magasins à coups de mitraille, et qu’il fît tuer les habitants sous leurs lits à coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait cela, que diriez-vous ? »

Le connétable de Saint-Clément avait écouté dans le plus profond silence et avec un embarras visible ces paroles. À l’interpellation qui lui était adressée, il continua de rester muet. Victor Hugo répéta sa question : « Que diriez-vous, monsieur ? répondez.

— Je dirais, répondit M. Lenepveu, que le gouverneur aurait tort.

— Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez vous et vous dites : « M. Victor Hugo ne m’a pas rendu mon salut. Il a eu tort. » C’est bien.-Un enfant étrangle sa mère. Vous bornerez-vous à dire : il a eu tort ? Non, vous direz : c’est un criminel. Eh bien, je vous le demande, l’homme qui tue la liberté, l’homme qui égorge un peuple, n’est-il pas un parricide ? Ne commet-il pas un crime ? répondez.

— Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le connétable.

— Je prends acte de votre réponse, monsieur le connétable, et je poursuis. Violé dans l’exercice de votre mandat de représentant du peuple, chassé de votre siège, emprisonné, puis exilé, vous vous retirez dans un pays qui se croit libre et qui s’en vante. Là, votre premier acte est de publier le crime et d’afficher sur les murs l’arrêt de votre cour de justice qui déclare le gouverneur prévenu de haute trahison. Votre premier acte est de faire connaître à tous ceux qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait monstrueux dont votre personne, votre famille, votre liberté, votre