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de résister à votre crime, c’est à-dire de faire leur devoir, et d’être de bons et vaillants citoyens,-les déportés sont là, accouplés aux forçats, travaillant huit heures par jour sous le bâton des argousins, nourris de métuel et de couac comme autrefois les esclaves, tète rasée, vêtus de haillons marqués T. F. Ceux qui ne veulent pas porter eu grosses lettres le mot galérien sur leurs souliers vont pieds nus. L’argent qu’on leur envoie leur est pris. S’ils oublient de mettre le bonnet bas devant quelqu’un des malfaiteurs, vos agents, qui les gardent, cas de punition, les fers, le cachot, le jeûne, la faim, ou bien on les lie, quinze jours durant, quatre heures chaque jour, par le cou, la poitrine, les bras et les jambes, avec de grosses cordes, à un billot. Par décret du sieur Bonnard se qualifiant gouverneur de la Guyane, en date du 29 août, permis aux gardiens de les tuer pour ce qu’on appelle « violation de consigne ». Climat terrible, ciel tropical, eaux pestilentielles, fièvre, typhus, nostalgie ; ils meurent-trente-cinq sur deux cents, dans le seul îlot Saint-Joseph ; -on jette les cadavres à la mer. Voilà, monsieur.

Ces rabâchages du sépulcre vous font sourire, je le sais ; mais vous en souriez pour ceux qui en pleurent. J’en conviens, vos victimes, les orphelins et les veuves que vous faites, les tombeaux que vous ouvrez, tout cela est bien usé. Tous ces linceuls montrent la corde. Je n’ai rien de plus neuf à vous offrir ; que voulez-vous ? Vous tuez, on meurt. Prenons tous notre parti, nous de subir le fait, vous de subir le cri ; nous, des crimes, vous, des spectres.

Du reste, on nous dit ici de nous taire, et l’on ajoute que, si nous élevons la voix en ce moment, nous, les exilés, c’est l’occasion qu’on choisira pour nous jeter dehors. On ferait bien. Sortir à l’instant où vous entrez. Ce serait juste.

Il y aurait là pour les chassés quelque chose qui ressemblerait à de la gloire.

Et puis, comme politique, ce serait logique. La meilleure bienvenue au proscripteur, c’est la persécution des proscrits. On peut lire cela dans Machiavel, ou dans vos yeux.

La plus douce caresse au traître, c’est l’insulte aux trahis. Le crachat sur Jésus est sourire à Judas.

Qu’on fasse donc ce qu’on voudra.