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énigme aveuglément posée par les rois, et dont la Révolution seule sait le mot !

À l’heure où nous sommes, à l’instant précis où je parle, en ce moment même, citoyens, la péripétie de cette sombre lutte s’accomplit ; l’avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte dans la mer Noire, et comme, après tout, de tels peuples que la France et l’Angleterre ne peuvent pas être indéfiniment et impunément humiliés dans leurs armées, le dénoûment se risque, la tentative se fait. Citoyens, cette guerre, qui a gardé son secret devant Cronstadt, se démasquera-t-elle devant Sébastopol ? à qui sera la chute ? à qui sera le Te Deum ? personne ne le sait encore. Mais quoi qu’il arrive, proscrits, quel que soit l’événement, c’est le despotisme qui s’écroule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C’est, je répète mes paroles d’il y a un an, c’est le supplice de l’Europe qui finit. Le coup qui se frappe dans cette minute même jettera bas nécessairement dans un temps donné ou l’empereur de la Sibérie, ou l’empereur de Cayenne ; c’est-à-dire tous les deux ; car l’un de ces deux poteaux de l’échafaud des peuples ne peut pas tomber sans entraîner l’autre.

Cependant que font les deux despotes ? Ils sourient dans le calme imbécile de la misérable omnipotence humaine ; ils sourient à l’avenir terrible ! ils s’endorment dans la plénitude difforme et hideuse de leur absolutisme satisfait ; ils n’ont même pas la fantaisie des tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes ; ils n’ont pas même souci des souffrances de ces douloureuses multitudes qu’ils appellent leurs armées. Pendant que, pour eux et par eux, des milliers d’hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du choléra, pendant que Varna est en flammes, pendant qu’Odessa fume sous le canon, pendant que Kola brûle au nord et Sulina au midi, pendant qu’on écrase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les sauvageries de Bomarsund répliquent aux férocités de Sinope, tandis que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et s’abîment, tandis que les « magasins de cadavres » des hôpitaux russes regorgent, pendant les marches forcées de la Dobrudscha, pendant les désastres de Kustendji, pendant que des régiments entiers fondent